Hammouda (4)

Hammouda arriva au cimetière à 7h30 du matin. En se parquant, il repéra un fossoyeur encapuchonné dans une djellaba qui discutait avec un homme en costume noir, visiblement agacé. Grand et costaud dans sa tenue impeccable et ses lunettes de soleil à l'américaine, l'homme en costume consultait nerveusement sa montre en argent.

En voyant Hammouda arriver, il leva les bras au ciel, murmura quelque chose au fossoyeur, puis se dirigea vers la voiture, furieux

-" T'étais passé où, toi ?" Aboya-il.

Sa voix rude correspondait parfaitement à son physique.

- "Pardon ? répondit Hammouda, confus.

- Je te demande où t'étais passé. Tu es sourd ou stupide ?"

Hammouda regarda en silence l'homme avec une sorte de stupéfaction. Personne ne lui avait parlé sur ce ton depuis son adolescence.

Mais c'est qui ce type ?

- C'est bon ? T'as fini de me dévisager avec ton air de petit chiot abandonné ? Alors bouge-toi et fais ton travail. J'ai autre chose à faire de ma journée, moi.

- Autre chose à faire ? Mais pourquoi vous êtes là en premier lieu ?" Demanda calmement Hammouda.

L'homme ôta ses lunettes – Pour qu'il ait l'air plus menaçant, supposa Hammouda, puis le dévisagea avec mépris. Ses yeux gris étaient froids.

- "Ecoute moi bien, espèce de petite saloperie. Tu vas sortir de là et tu vas faire ton travail sans dire un seul mot de plus. Sinon, je te garantis que tu n'aimeras pas ce qui va se passer après.

- Bien sûr, maitre. Mais avant cela, si vous le permettez, maitre, j'aurais juste une petite question pour vous, maitre."

Hammouda avait prononcé ces paroles en tremblant, blessé dans le plus profond de son âme. Paupières dilatées, front en sueur, et dents s'entrechoquant, il coupa le contact, sortit de la voiture, et fit face à l'homme costumé. Et puis, le regardant dans le blanc des yeux, il lui demanda, froidement :

- " Depuis quand est-ce que c'est vous qui me versez mon salaire ?

- Mais de quoi tu me parles toi, si tu continues à me faire perdre mon temps, je te jure que je…

- C'est juste que vous aviez l'air tellement à l'aise à me crier des ordres, interrompit Hammouda, tremblant de colère, que j'ai dû vous prendre pour mon employeur. Peut-être est-ce que je me trompe ?

 - Bah évidemment ! Je ne travaille pas dans le marché des cadavres, moi, hurla l'homme à sa face. Tu me prends pour qui ?

- Pour quelqu'un qui n'a pas le droit de me dire quoi faire, dans ce cas." Répondit Hammouda sans cligner des yeux.

Il y'eut quelques secondes de silence pendant lesquelles les deux hommes se dévisagèrent.

- "Tu ne vas pas faire ton travail alors ?" L'homme s'avança encore plus vers Hammouda, contrarié, le menton levé.

- J'ai dû louper le moment où vous m'aviez expliqué en quoi cela vous regardait.

- Le maire va entendre parler de toi. Ça, je te le garantis. Profite bien de ton taff de merde en attendant, il ne va pas durer longtemps."

L'homme cracha par terre et s'éloigna.

Hammouda attendit qu'il se soit éloigné avant de commencer à décharger le coffre. Son corps tremblait toujours d'adrénaline. Il n'avait jamais confronté personne de la sorte avant. D’où lui venait toute cette défiance ?

Pourquoi c'est toujours les plus bellement habillés qui sont les plus répugnants ?

Il jeta un dernier coup d'œil au garçon recouvert de draps.

Le maire va entendre parler de toi.

Il regarda le fossoyeur qui lui adressait un sourire gêné.

Et puis, il comprit.

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Il était 10 h du matin lorsque Hammouda arriva chez lui.  Il se laissa immédiatement tomber sur son matelas, tout habillé. Il s'endormit quelques minutes plus tard.

Il faisait nuit lorsqu'il se réveilla. Il entendait vaguement la sonnette de son appartement crier avec insistance.

Il contempla son plafond sans bouger en attendant que le son s'arrête. Il jeta un coup d'œil sur son téléphone en soupirant. L'écran bleu lui indiquait 11 h du soir.

Super. Dormi durant toute ma journée de repos.

Loin d'être revigoré après sa longue "sieste", Hammouda se sentait encore plus fatigué. Ses os lui faisaient mal, son ventre grognait, et il n'avait pas du tout envie de bouger. Il se recouvrit le visage de sa couverture.

Mais le visiteur, tenace, redoubla d'efforts et se mit à sonner avec encore plus d'insistance.

La police, peut-être ?

Il réfléchit pendant un moment, puis se leva en maugréant vers l'interphone.

Pourquoi c'est toujours des sonneries qui me tirent du sommeil ces jours-ci.

-" … Oui ?

- Hammoudaaaaaaaaaaa. Ouvre-moi vite, mon merveilleux ami, il fait trop froid ici."

Hammouda roula des yeux en reconnaissant la voix de Brahim, une vieille connaissance avec qui il partageait le même village d'origine.

-" Ah oui ? Et pourquoi je ferais ça ?

- Bah j'ai ramené de la bouffe ! " Hurla en retour la voix

- "Brahim, tu es tout bourré. Rentre chez toi.

- Mais je ne peux pas rentrer comme ça ! Laisse-moi dégriser un peu chez toi, et je te laisserai tranquille. Promis ! "

Hammouda siffla dans ses dents et lui ouvrit la porte. Quelques secondes plus tard, Brahim se jeta dramatiquement dans ses bras.

-" Mais que ferais-je sans toi ? Mon merveilleux Hammouda, merci mille fois.

- Arrête ton cinéma." Hammouda répondit en riant. "Je vais réchauffer du café

- Oh, pour moi ? Quel chou. Tu sais à quel point j'adore ton café."

Brahim était dans ses quarantaines. Il était marié depuis 20 ans, et avait 4 enfants. Il travaillait en tant que chauffeur de taxi, ce qui n'était, selon Hammouda, pas une excellente idée vu son énorme appétit pour le vin.

Malgré son ventre d'ivrogne et son allure négligée, Brahim était très vif. Ses yeux noirs malicieux pétillaient d'intelligence.

Cette petite mise en scène se reproduisait tous les deux mois environ. Brahim débarquait sans prévenir, le suppliait pour une douche et un café avant de rentrer chez lui. Hammouda le laissait entrer après quelques réticences. Brahim feignait un excès de reconnaissance et d'affection, tandis que Hammouda feignait à son tour une sorte de mécontentement amusé.

-"Il faut ouvrir des fenêtres de temps en temps, mon ami. Ça sent le sommeil chez toi.

- Et toi tu sens le vin bon-marché." Grommela Hammouda.

Il fit signe à Brahim de s'installer dans le petit salon improvisé. Celui-ci était constitué de deux chaises métalliques, d'une minuscule table, et d'une petite bibliothèque bourrée de livres.

 Brahim soupira et s'assit sur l'une des deux chaises.

-" Toujours le minimaliste à ce que je vois." Fit-il avec une grimace.

ll tendit un petit sachet chaud à Hammouda.

-" Tiens, manges, suggéra Brahim. Tu as l'air d'en avoir besoin."

Hammouda fit une moue et s'assit à son tour en face de son ami. Il ouvrit le sachet avec précautions.

- "C'est du poulet, pas une bombe. Clarifia Brahim en sirotant son café.

- Ah, du poulet ? "

Hammouda renifla le sandwich avec méfiance. Mais l’odeur, irrésistible, lui mit l’eau à la bouche. Il se souvint brusquement qu'il n'avait rien mangé depuis deux jours.

-"Merci." Grommela Hammouda en commençant à dévorer son sandwich.

 Brahim le regarda avec attention.

- " Des soucis au travail ?

Hammouda hocha la tête, la bouche pleine.

- Ils m'ont fait faire quelque chose de dégueulasse." Répondit Hammouda après avoir fini sa bouchée.

- "Ah oui ?

- Un orphelin, même pas 15 ans. Overdose. Ils m'ont réveillé à 6h du matin pour aller le chercher. A l'hôpital on me fait passer par derrière. Qu'est-ce que t'en penses ? "

Brahim fit tourner une cuillerée dans son café en réfléchissant.

- "J'en pense que quelqu'un fait de la poulitik, répondit-il avec un accent exagéré. Les élections approchent et quelqu'un essaie de se faire discret.

- J'ai rencontré un mec dans le cimetière, justement. Il m'a menacé et dit que le maire entendrait parler de moi.

Brahim ricana.

- " Comme j'ai dit. C'est de la politique. Monsieur essaie d'éviter les mauvaises publicités avant les réélections. Orphelin et overdose, ça ne mixe pas très bien dans les journaux.

- C'est ce que j'ai compris ce matin aussi, répondit Hammouda avec mépris. Politique. Pourquoi c’est toujours avec ce mot qu’on excuse l’inexcusable ?

- Va savoir", sifflota Brahim. 

Ensuite, il se mit à rire :

- " Tu sais ce qui me revient, maintenant ? J'ai eu une femme dans mon taxi, hier matin. Elle était dans ses cinquantaines, mais on pouvait facilement deviner qu'elle avait été extrêmement belle, jadis. Sans doute qu'elle voulait me le faire savoir aussi, parce qu'elle s'est mise à me parler de tout et de rien. Elle mixait le français et l'arabe dans chacune de ses phrases, était vêtue d'une jupe et d'une chemise, etc. Tu vois bien le genre, non ? Bref, Bien éduquée et aime beaucoup le son de sa propre voix. 

Il s'interrompit pour vérifier que Hammouda l'écoutait, puis continua

 - Donc, à un moment elle se met à me parler d'Obama, ne me demande pas pourquoi. Elle me récite son parcours avant de devenir président, me donne un résumé des affreux crimes qu'il a commis en Moyen Orient, et puis elle me sort : "Mais vous savez, mis à part sa politique, je l'aime bien. Il est très charismatique."

Brahim eut un fou rire.

On pardonne les pires atrocités sous prétexte de politique, mais on exige une morale irréprochable de ceux qui n'ont aucun pouvoir.

Encore une contradiction.

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