Hammouda (2)
-" … Oui ?
- Salut Hammouda. Je te réveille ?
A ton avis ? Il est 6 heures du matin.
- Non. Dis-moi.
- Je sais que c'est ton jour de repos, mais nous sommes un peu surchargés. Tu pourrais passer prendre la voiture, s'il te plait ? On a un invité qui t'attend à l'hôpital.
- Pas de problème. Je prends ma douche et j'arrive.
- Merci, je te revaudrai ça."
Hammouda grimaça avant de se laisser lourdement retomber sur son matelas.
Ouais, ouais …
Il ne se souvenait pas de s'être endormi la veille. La lumière était toujours allumée, Il était encore vêtu de ses jeans, un livre ouvert reposait sur sa poitrine, et un plat de spaghettis qu'il avait oublié de manger demeurait intouché sur sa table de nuit.
Il soupira, et lança le livre vers son bureau.
Pas étonnant que mes rêves étaient bizarres. Quelle idée de lire Kafka avant de dormir.
Une douche froide et un café brûlant plus tard, il se trouvait en train de rouler l'hôpital, une musique légère jouant sur la radio. Il se demanda quelle sorte de client il aurait aujourd'hui.
Un dimanche matin ? Qui est donc si pressé que ça ?
L’air frais effleurait ses narines tandis que la ville, encore endormie, s’enveloppait dans la pénombre de l’aube.
Il récita, rêveur :
"Le jardin dormait encore. Je l'ai surpris, nourrice. Je l'ai vu sans qu'il s'en doute. C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes."
C'était, en effet, assez beau. Les lampadaires artificiels se transformaient en torrents lumineux infinis à ses yeux myopes. Il ôta ses lunettes et admira le spectacle pour un moment.
Hammouda travaillait pour la même organisation depuis plus de 15 ans. C'était une sorte d'ONG. Il ne connaissait pas tous les détails, il savait seulement qu'ils prenaient en charge les rites funéraires des défunts dont les relatifs étaient pauvres, ou ceux qui n'avaient pas de relatifs du tout.
Sa responsabilité à lui était de servir de taxi à des cadavres, ce qu'il fit diligemment pendant 15 ans sans se plaindre.
Parfois, les familles des défunts ne possédaient pas de véhicules, et Hammouda les laissait monter avec lui. C'était justement le cas du vieillard de la veille qui lui parlait de puits, d'abysses, de yeux noirs envoutants et d'huile d'olive.
Peut-être que j'aurais dû y aller, à son diner.
Se sentant coupable, il se mit à jouer avec les chaines de sa radio en essayant de penser à autre chose.
Un invité à 6 heures du matin, pendant un dimanche... A tous les coups c'est un riche qui a fait une grosse donation à l'organisation, et qui essaie de se débarrasser du corps d'une prostituée sans provoquer de scandale.
Il rit légèrement.
Ce n'est d'ailleurs pas pour ça qu'ils ont fait appel à moi ? Ils savent bien qu'ils n'ont personne de plus discret.
Il continua à s'amuser ainsi jusqu'à ce qu'il arrivât au portail de l'hôpital. Le gardien le salua d'un hochement de tête.
- "Salut Hammouda. Passe par derrière, vieux.
- Ah ?
- Ouais, c'est les instructions. Tu peux te ranger dans le parking des employés de l'hôpital."
Un peu douteux, tout ça.
Hammouda obéit. Après avoir stationné et coupé le moteur, il sortit son brancard et marcha avec appréhension vers l'entrée secondaire de l'hôpital. De loin, il aperçut deux blouses blanches qui l'attendaient.
En s'approchant, il reconnut vaguement le visage d'une interne qu'il avait vu quelque fois. Elle le fixait silencieusement. Hammouda nota machinalement la couleur de ses yeux.
Je vais vous introduire à la fille de ma voisine. Vous verrez, elle a des yeux noirs qui vous feront oublier tous vos tourments.
A la gauche de l'interne, un infirmier notait quelque chose sur son registre.
-" Bonjour, j'espère que je ne vous ai pas fait attendre." marmonna Hammouda en s'approchant.
Un petit silence suivit.
L’infirmier leva les yeux, tendit le registre et un stylo
sans un mot. Ensuite, il disparut dans le vestibule de l'hôpital, le laissant
seul avec l'interne dans la nuit froide. Il devina qu'il allait revenir avec un cadavre sous le bras.
Gêné, Hammouda prétendit ne pas saisir le regard insistant du docteur, et se concentra sur l'admiration du ciel orangé qui s'allumait petit à petit.
L'enfer, c'est les autres.
Son cœur battait la chamade sans aucune raison. Il se sentait rougir malgré lui, et il avait énormément de mal à respirer.
Il se força à penser à autre chose, mais il n'y arrivait pas. Son cerveau était une grosse boule d'anxiété qui régurgitait des questions et des phrases dans tous les sens.
-" Ça va ? Tu as l'air un peu pâle."
Quelqu'un ne m'avait-il pas demandé quelque chose de similaire récemment ?
Il rougit de plus belle.
-" Je vais bien, madame. Vous pouvez me laisser si vous le souhaitez, je suis familier avec la procédure.
- Non, je veux être ici." Répondit-elle d'un air étrange.
Il tourna la tête vers elle, étonné.
Elle devait être dans la fin de ses vingtaines. Elle avait de longs cheveux châtains qui lui tombaient en cascade sur le dos, un petit nez droit, des sourcils épais, et des yeux noirs inquisiteurs qui ne le quittaient pas.
Wow.
-" Pourquoi ? S'entendit-il demander.
- Dis-moi, tu as une cigarette ?
- … Non, j'essaie d'arrêter.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? répéta-t-il nerveusement. Ce n'est pas évident ?
- Pas vraiment." Répondit l'interne nonchalamment.
-" Mais vous êtes un médecin, non ? Vous devez savoir pourquoi.
- Tu t'inquiètes pour ta santé ?
- Evidemment ! "
Un petit silence s'installa encore une fois. Hammouda, mal à l'aise, grommela :
- "J'essaie de prendre soin de moi.
- Admirable." Répondit l'interne d'une voix neutre.
Il leva les yeux vers elle, incrédule. Il se demanda si elle se moquait de lui, mais à son allure détachée et à ses yeux vides qui le regardaient, il comprit vite que non.
…
Elle ne se rend probablement même pas compte que je suis ici.
-" J'ai peut-être une cigarette qui traine dans ma boite à gants.
- Super. Je t'accompagne." Répondit-elle machinalement.
Derrière eux, il entendit la voix de l'infirmier qui les rappelait. Il trimbalait un brancard où un minuscule corps drapé de blanc reposait.
Hammouda sentit son estomac se nouer.
-" Un gamin. Un petit voyou qui finissait tout le temps
chez nous. Il a injecté une saleté dans ses veines cette fois. On n'a rien pu
faire."
L'interne soupira. Ce fut avec une voix chargée de regret qu'elle lui fit cette observation. Elle s'approcha tristement du cadavre, et souleva délicatement le drap de son visage.
-" Je ne veux pas oublier." Déclara-elle simplement.
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