Hammouda (1)
-"Il fait beau aujourd'hui, non ?
-…
- Il a fait chaud pendant toute la semaine, mais aujourd'hui, franchement, c'est une journée idéale pour un pique-nique.
- …
- Un petit tour dans la forêt avec la famille, un petit casse-croûte avec du pain de blé, des œufs frais, du lait, de l'huile d'olive et des oranges. Et puis on bâtirait un feu alors que les enfants joueraient au foot, et j'en profiterai pour faire une sieste sous les oliviers.
- ….
- Allez, j'emmènerai les gosses demain, c'est décidé.
- …
- Vous ne parlez pas beaucoup, j'espère que vous n'avez pas pris de coup de chaleur ? Oh regardez-vous, vous êtes tout pâle. Vous voulez de l'eau ?
- Je vais bien, merci. Je dois me concentrer sur la route.
- Ne soyez pas absurde. Vous prendrez au moins un peu d'huile d'olive."
Le vieillard fureta dans les poches de sa djellaba toute blanche, et produisit quelques instants plus tard une petite bouteille transparente joliment décorée.
- Je vous la met dans la boîte à gants. C'est le moins que l'on puisse faire.
- … "
Derrière eux, dans le coffre de la voiture, gisait une vieille dame. Elle était blottie d'un linceul blanc propre, et recouverte d'un drap tout aussi blanc de la tête jusqu'aux pieds.
Elle ne
partagea pas son opinion avec eux, mais si elle le pouvait, elle aurait exigé
que Hammouda acceptât l'huile d'olive, qu'il était beaucoup trop maigre le
pauvre (regardez-le, on peut voir ses os. Mais que fait votre femme, elle vous
laisse mourir de faim comme ça ? Wallah que vous viendrez demain déjeuner avec
nous), etc etc.
Hammouda imagina cela dans sa tête et sourit au vieux paysan.
-" Machallah, vous avez un beau sourire. Votre femme doit beaucoup l'apprécier. Quel nom est-ce qu'Allah vous a donné ?
- Je m'appelle Hammouda.
- Machallah, comme mon petit fils. C'est un grand jour que les circonstances nous ont réuni aujourd'hui. Vous viendrez avec votre famille diner avec nous ce soir, n'est-ce pas ? Nous avons organisé une grande réception pour honorer la mémoire de la défunte.
- Je ne suis pas marié, monsieur."
Le vieillard ouvrit de grands yeux, et le regarda pendant une bonne minute, complétement hébété.
-" Comment ça, vous n'êtes pas marié ? Mais non, ce n'est pas possible. C'est cruel de vous moquer d'un homme de mon âge. Hahaha, vous, célibataire ? Attendez, vous ne plaisantez pas ? "
Hammouda lui sourit tristement
- "Mais qu'est-ce que vous faites ? Non non, nous allons rectifier ça ce soir, jeune homme. Je vais vous introduire à la fille de ma voisine. Vous verrez, elle a des yeux noirs qui vous feront oublier tous vos tourments. Non marié qu'il dit. Incroyable.
Hammouda continua à conduire en silence.
- "Mais vous avez quel âge ? Vous vivez seul ?"
- Oui. J'ai 35 ans.
- Mais jeune homme, je ne comprends pas."
Hammouda jeta un coup d'œil amusé au vieillard. Celui-ci semblait avoir une crise existentielle.
-" Mais vous êtes jeune. Vous avez l'air en bonne santé, vous travaillez. Certes, votre travail est un peu lugubre, mais c'est un gagne-pain, et c'est tout à votre honneur. Je ne comprends pas. Oh, mon pauvre garçon, vous n'avez donc pas d'enfants ?
- Non." répondit Hammouda doucement.
Le vieillard le regarda pendant un moment avec compassion, puis se refourgua dans un silence songeur pendant le reste du voyage.
Ce n'est que lorsqu'ils arrivèrent au cimetière, et que Hammouda arrêta le moteur de la voiture, que le vieux paysan reprit la parole :
-" Mon garçon. La solitude est un puits. Au début vous ne vous en rendez pas compte. L'eau est tiède, vous êtes à l'aise, vous êtes bien confortable. Mais avec le temps, vous vous engouffrez plus profondément dans le puits. Et lorsque vous atteignez les abysses, plus personne ne pourra vous en tirer. Les voix des autres ne vous atteindront plus, et les vôtres resteront à jamais prisonnières de ces murs que vous avez construits vous-même."
Et puis, sans le regarder, il ouvrit la portière de la voiture.
" J'espère vous voir ce soir." Fit-il avant de sortir.
Hammouda resta pensif pendant un moment. Il haussa les épaules, quitta la voiture et ouvrit le coffre.
Derrière lui, un vent de poussière s'était levé. Les voitures qui les suivaient étaient en train de stationner. Un imam chatonnait une prière, et deux hommes vigoureux s'approchaient de lui.
-" Courage. Ne les laissons pas attendre." Glissa-il à la vieille dame.
Il salua les deux hommes d'un signe de tête, et s'écarta
pour les laisser porter le corps inerte.
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Il resta un moment assis au volant de sa voiture, observant silencieusement la foule qui avançait en unisson vers l'intérieur du cimetière. L'entrée était gardée par une vieille femme aveugle qui vendait des fleurs, un gosse qui distribuait de l'eau dans des cruches d'argile, et un chien boiteux qui regardait joyeusement le cortège funéraire défiler.
Hammouda ouvrit la boîte à gants, y jeta un coup d'œil, puis soupira.
D'habitude, mes clients ne parlent pas.
Il tâta la bouteille pendant quelques instants, sourit, puis démarra la voiture.
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