Continuum - Full

Continuum

1.

Fahd se réveilla dix minutes avant que le réveil de son téléphone ne sonne. Il pouvait sentir de la salive sur son menton, mais il ne fit aucun effort pour l’essuyer. A la place, il se contenta de regarder le plafond gris au-dessus de sa tête. Encore à demi endormi, Fahd se disait que le plafond ne devait pas beaucoup apprécier l’air humide de cette île géante, dans laquelle il résidait depuis plusieurs mois déjà.

Sa bouche était complétement sèche, et, en bougeant sa langue à travers ses lèvres, il se dit qu’il ressentait un arrière-goût d’écume assez particulier.

Réprimant une pressante envie de commencer sa journée par une cigarette, Fahd pensait encore au rêve qu’il venait d’avoir.

Le rêve en question était assez simple, mais c’était surtout les émotions de Fahd qui l’avaient marqué.

Il était assis confortablement dans une banquette de train. Sa tête était repliée en arrière, et ses longues jambes trainaient aussi loin qu’elles le pouvaient devant lui, sans déranger personne. A sa droite, il pouvait contempler, à travers le hublot, une succession de paysages tout aussi époustouflants les uns que les autres. Une minute c’était un champ interminable de blé doré qui reposait tranquillement sous un soleil argenté, et puis la minute suivante c’était un magnifique volcan en éruption sous un ciel orange.

Les paysages continuaient à défiler, comme s’ils n’existaient que pour lui. Il se souvenait vaguement d’être allongé au beau milieu d’une mer enragée, le dos mouillé adossé contre une planche en plumes, contemplant avec émerveillement une vague en glace qui l’approchait de plus en plus vite. C’était à ce moment que le froid d’automne qui s’infiltrait par sa fenêtre l’avait réveillé avec un frisson.

Avec un petit soupir, Fahd s’empara de son téléphone, désactiva d’avance la sonnerie du réveil, et se cacha en dessous des couvertures pour se réfugier du froid.

Restant fidèle à sa routine bien établie, il s’amusa à regarder d’un air absent des vidéos courtes proposées par l’algorithme de son smartphone. 10 minutes, 5 publicités, et une dizaine de vidéos plus tard, il bailla, se gratta les cuisses, se blottit de sa couverture, et se leva pour se changer.

Il récupéra au hasard un pantalon jeans noir et un hoodie parmi un lot de vêtements entassé sur sa table à manger, marcha au hasard dans le noir vers la salle de bain, se débarbouilla, puis enfila sa tenue de fortune en se regardant bêtement dans la glace.

Ensuite, il mit les seules chaussettes propres – de couleur différente, qu’il possédait encore, tâta ses poches pour vérifier qu’elles contenaient ses clefs et son paquet de cigarettes, et sortit dans le noir avant de se rendre compte qu’il avait oublié ses chaussures.

Il était maintenant 6h30 du matin. C’était l’un des moments préférés de Fahd durant la journée. Adossé contre un mur, il avait allumé sa première cigarette, et, tout en attendant son bus, il regardait tranquillement le ciel qui s’éclairait petit à petit.

Fahd était toujours d’une extrême politesse. Avant même que le bus ne s’arrête, il prévoyait toujours d’avoir la monnaie exacte dans sa main gauche, afin de ne pas faire attendre le conducteur. Il disait toujours bonjour en rentrant, déposait la monnaie dans le registre sans regarder le conducteur, s’excusait profusément si, par malheur, son coude effleurait un autre passager, et passait toujours le voyage debout, même lorsqu’il y’avait des places assises vacantes.

Il mettait ensuite ses écouteurs pour écouter de la musique proposée par l’algorithme de son smartphone, les enlevait furtivement pour vérifier que le son était assez bas pour ne pas perturber les autres passagers, secouait la tête autour de lui pour voir si des regards étaient posés sur lui, puis remettait ses écouteurs et passait le reste du trajet à regarder ses pieds.

Cet étrange comportement a une explication très simple : Fahd avait très peu d’égards pour sa propre existence, et considérait celle des autres beaucoup plus importante. Il vivait ainsi dans un état de culpabilité perpétuelle.

 Il ne savait pas exactement d’où cette conviction lui venait, mais il lui semblait qu’elle a toujours existé au fond de son cœur, depuis qu’il pouvait former des souvenirs.

Tout en y pensant, Fahd se souvint brusquement d’un événement assez déplaisant, qui lui fut arrivé quelques semaines après son arrivée à l'île du Continuum.

C’était un vendredi matin. Il avait décidé, contre son habitude, de prendre son petit-déjeuner dans la terrasse d’un très ancien café, à quelques pas de son travail. C'était l'un des derniers cafés de l'île à ne pas encore être complétement automatisé, et Fahd savait que cela ne durerait pas pour très longtemps.

 Alors qu’il dévorait d’un air absent son omelette à l’huile d’olive, il réalisa soudain qu’il était en train d’étouffer sur le pain qu’il venait d’avaler.

Au lieu d’attirer l’attention des autres sur lui pour demander de l’aide, Fahd procéda à étouffer de la façon la plus discrète possible, afin de pas importuner les autres clients. Il se contenta de penser qu’étouffer sur du pain d’orge dans un café public était une façon très stupide de mourir.

Il aurait probablement succombé si un serveur particulièrement attentif n’avait pas remarqué les toussements timides de Fahd.

Ensuite, Fahd, rougissant de honte, se mit à s’excuser diligemment auprès du serveur confus qui venait de lui sauver la vie.

-

Après avoir été déposé par son bus, Fahd remercia le chauffeur distrait et lui souhaita une excellente journée, rougit un peu, sortit du bus en trébuchant légèrement, et se mit à marcher vers son travail.

On remarquera que les transports en communs du Continuum avaient très peu d’usagers à 6h30 du matin, ce qui n’était pas du tout une coïncidence. On pourrait dire que Fahd était très peu minutieux à l’égard d’énormément de choses dans sa vie, à l’exception de choisir très prudemment des horaires qui lui permettraient de croiser le moins d'êtres humains possible.

Ainsi, ce n’est donc pas une surprise de remarquer que Fahd arrivait à son poste de travail chaque jour avec une demi-heure d’avance, et ne rentrait chez lui qu’une heure après la fin de son service.

Malgré son allure modeste et maladivement timide, Fahd était un ingénieur dans l’une des multinationales les plus influentes du monde.

La description de son job était très simple : Passer sa journée à l’intérieur d’une gigantesque salle de serveurs informatique, et s’assurer que tout marchait à la perfection. C’était un travail particulièrement plaisant pour Fahd : Il était son propre manager, et il pouvait, avec un peu de chance, passer des semaines sans rencontrer un seul collègue.

Après une quinzaine de minutes de marche rapide, Fahd arriva au colossal bâtiment qui lui servait de poste de travail. Il faisait encore sombre, et un brouillard épais, caractéristique des matinées au Continuum, donnait à l’immeuble l’allure d’un château hanté.

Ce bâtiment représentait pour lui une source quotidienne de fascination. Ayant vécu toute sa vie au Deforis (Un terme utilisé par les habitants natifs du Continuum pour désigner toute région de l’univers en dehors du Continuum), Fahd n’avait jamais rien vu de pareil.

Ainsi, il passait chaque jour deux minutes solides à se demander quelle sorte de combinaison de drogues avait contribué à créer cette chose.

Pour commencer, le bâtiment était complétement transparent. Ensuite, il était de la couleur noire la plus intense que l’on puisse imaginer, ce qui était déjà suffisant pour lui inspirer un étrange malaise. Pour continuer, l’entièreté du bâtiment, du toit jusqu’au garage, scintillait très rapidement toutes les deux minutes pour environ 2 secondes avec un blanc tellement aveuglant qu’il avait l’impression d’avoir deux crises d’épilepsie en même temps. Et pour finir, le bâtiment était complétement opaque de l’intérieur. Murs, sols et plafonds en blanc cassé, ainsi qu’une absence totale de fenêtres.

Réprimant un frisson, Fahd s'engagea vers la porte d'entrée en regardant ses pieds.

2.

Fahd travaillait à Eclipsia, une multinationale affreusement influente au Continuum. Pour faire simple, l’entreprise se spécialisait dans le domaine de l’automatisation, et avait notamment gagné en notoriété après avoir produit les premiers aspirateurs automatisés un siècle auparavant.

Depuis, ils ont étendu leurs applications au-delà de l’électro-ménager :  Equipements de construction, jardinage, maintenance, sécurité, transport… Il serait plus rapide de mentionner les applications auxquelles Eclipsia n’avait pas contribué.

L’automatisation de plus de 80% du Continuum a été le fruit des campagnes de la géante entreprise. Ou du moins, c’est ce que les slogans qui bombardaient Fahd s’amusaient à lui répéter.

Ironiquement, Fahd devait tout de même passer par un agent de sécurité avant de rejoindre son poste de travail, chose dont il n’était pas particulièrement enthousiaste.

Ce fut donc un crâne complétement chauve souligné par des sourcils étonnamment épais qui accueillirent Fahd ce matin-là.

Notoris était un géant dans un corps humain. C’était un homme très strict, méfiant, avec un égo au moins aussi large que ses sourcils. Cependant, il semblait apprécier Fahd.

Il l’appelait monsieur, lui exposait en détail les rumeurs du jour, lui parlait de ses exploits de jeune chasseur au-delà du Continuum, mentionnait avec désinvolture que la secrétaire du 3ème étage avait longtemps admiré ses muscles la veille avant de rejoindre son ascenseur, et enfin ’invitait à boire un verre après 17h afin de lui exposer les secrets pour avoir un corps aussi majestueux que le sien.

C’était le même scénario chaque matin, et Fahd, qui était bien conscient de l’égo de son interlocuteur, se contentait de hocher poliment la tête, glisser des « wow » lorsque Notoris s’apprêtait à commencer un nouveau monologue, et de signaler par son langage corporal qu’il préférerait être brulé vivant plutôt que d’avoir à écouter ce que Notoris avait fait de son week-end. Leur « conversation » prenait généralement fin après 10 interminables minutes, et Fahd, extenué, pouvait enfin être seul dans son bureau.

Depuis plus d’un an, sa routine a toujours été la même : Répondre aux e-mails de la veille en avalant distraitement son café, faire sa tournée dans la salle des serveurs, effectuer des maintenances si nécessaire, puis s’enfermer à clé dans son bureau et passer le reste de sa journée à regarder fixement son téléphone.

Vers la fin de la journée, il s’assurait que Notoris avait terminé son shift, collectait son téléphone, et sortait rapidement en regardant ses pieds afin d’éviter toute sorte de contact visuel avec un autre être humain.

Il marchait ensuite vers sa station, et attendait son bus en faisant bien attention à ne pas quitter l’écran de son téléphone des yeux.

Une fois déposé par son bus, il allumait une cigarette, et laissait ses pas le guider vers le « UltimateGigaMaxiFoodFactoriuum » le plus proche. Vu que la franchise avait des milliers de distributeurs dans chaque coin du Continuum, Fahd n’avait jamais à attendre plus de 5minutes avant de pouvoir avaler quelque chose de comestible.

Il s’approcha de l’écran multicolore du distributeur automatisé, inséra sa carte, tapa quelques chiffres dans le clavier devant lui, puis se vit récompensé par un paquet encore brûlant contenant son déjeuner. Le paquet en question l’informait avec fierté que la viande utilisée pour son MaxiGigaBurger avait été soigneusement conçue dans un laboratoire, et qu’aucun animal n’avait souffert pour sa subsistance. 

Fahd savait qu’à part les chats sauvages qui vagabondaient le Continuum (dont la viande n’était pas particulièrement populaire), le climat de l’île géante ne correspondait à aucun autre animal. Toute sorte de tentative d’élevage avait mystérieusement fini par le décès soudain des animaux en question.

Bien sûr, importer directement de la viande vers le Continuum coûtait non seulement une fortune, mais était un cauchemar logistique à cause des lois d’import stricts de l’île.

En bref, il était moins cher et plus efficace de « manufacturer » directement la viande dans des laboratoires locaux.

Fahd dévorait rapidement son déjeuner en marchant. En général, il finissait de manger avant d’avoir atteint son domicile.

Une fois chez-lui, il enlevait précipitamment ses vêtements et les jetait dans la direction générale de sa salle à manger, baissait ses rideaux, et se propulsait vers son lit avec la compagnie de son téléphone.

Ce n’est que lorsque son alarme de téléphone sonnait qu’il se rendait compte qu’il était temps de dormir. Il se séparait alors à contrecœur de son compagnon, jetait ses couvertures au-dessus de sa tête, et fermait les yeux pour attendre un sommeil qui ne l’emportait qu’après des heures d’attente.

Certaines nuits, blotti sous ses couvertures, il se demandait avec étonnement pourquoi rien d’intéressant n’arrivait dans sa vie.

3.

Les jours se défilèrent lentement, puis firent placent à des mois tout aussi similaires les uns que les autres.

Un hiver particulièrement rude se préparait.

Fahd volait au-dessus des nuages. Contre son habitude, Il avait décidé ce jour-là de tester les limites du ciel. Il continuait à déployer ses ailes, extasié par le bleu azur qui s’étendait dans tout son champ de vision.

Il était loin de tout.

Rien n’avait d’importance, à part ce moment-là.

Tous ses soucis s’étaient éteignés avec le vague paysage vert en dessous de lui. Mais Fahd ne le regardait même pas.

Il continuait à fixer ses yeux dorés vers l’extraordinaire bleu en dessus de lui.

Une couleur tellement belle qu’il n’arrivait pas à détacher son regard.

Il laissa ses sens le guider, poussant un cri majestueux alors qu’il reniflait l’odeur autour de lui, essayant de tout absorber.

Il ne se lasserait jamais de cette sensation.

Une liberté inconditionnelle.

Il fut aussitôt enveloppé d’une couverture de flocons argentés. Ils étaient doux et chaleureux, et ils chantaient une tendre mélodie rien que pour lui. Pendant une fraction de seconde, il eut l’impression que les flocons avaient des yeux pourpres.

Il fut complétement submergé par un sentiment de paix.

Il arrêta de déployer ses ailes multicolores, ferma ses yeux dorés, et se laissa emporter par les flocons argentés.

Lorsqu’il réouvrit enfin ses yeux, ce fut un ciel gris, métallique, qui l’accueillit.

Fahd se rendit compte que ses yeux étaient mouillés. Confus, il essuya lentement ses larmes, et ouvrit sa fenêtre.

Il neigeait aujourd’hui, au Continuum.

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Fahd ne pensa même pas à regarder son téléphone ce jour-là.

Il éprouvait un étrange sentiment de malaise dont il n’arrivait pas à se détacher.

Son front était brûlant de fièvre.

Il continuait à regarder distraitement la neige.

Dans son vague délire matinal, il se demanda pourquoi il n’y avait pas d’aigles au Continuum.

« J’ai dû faire un cauchemar. » Pensa-il.

Il essaya tant bien que mal de s’en souvenir, mais le moment était passé. La seule chose qui lui vint en tête fut une silhouette argentée qui chantait quelque chose de triste.

Il se dit ensuite qu’il était en retard, et qu’il voulait bien marcher un peu dans la neige.

Blotti dans son vieux manteau en laine, il arpentait la rue déserte en direction de son bus.

Des flocons chauds lui tombaient sur la tête.

Il n’avait pas particulièrement envie de fumer ce matin-là. En réalité, il n’avait même pas envie de regarder ses pieds en attendant son bus.

Depuis le moment où il s’était réveillé, il avait le sentiment d’avoir oublié quelque chose d’extrêmement important.

Ainsi, il était inhabituellement attentif à ce qui l’entourait.

Lorsque son bus arriva, il remarqua pour la première fois une affiche brillante sur la vitre de secours. Une seule phrase :

« Avec les compliments d’Eclipsia »

Comme à son habitude, il avait préparé la monnaie exacte pour le chauffeur. En entrant, il marmonna un bonjour, déposa les sous sur le registre, et s’apprêta à s’installer à l’intérieur.

Mais il fut encore une fois pris d’un énorme sentiment de malaise.

En levant les yeux, il découvrit pourquoi.

Il n’y avait pas de chauffeur.

Juste le son de son argent qui était traité dans le registre automatique.

Puis une lumière verte pour signaler qu’elle était approuvée.

Ensuite, la portière qui se refermait derrière lui et le bus qui démarrait doucement.

« … Depuis quand ? Suis-je devenu tellement distrait que je n’ai même pas remarqué une chose pareille ? »

Il était seul dans le bus.

Il eut envie de s’asseoir.

Il regarda par la fenêtre les rues blanches du Continuum se défiler devant lui, essayant tant bien que mal de contenir le tumulte à l’intérieur de sa tête.

Une fois arrivé aux locaux d’Eclipsia, il s’arrêta devant le bâtiment noir pour mieux le regarder.

Pendant une fraction de seconde, il éprouva une étrange terreur.
« … Qu’est-ce que je fais ici ? »

Autour de lui, la rue était complétement déserte. Fahd se dit qu’il avait dû arriver beaucoup plus tôt que d’habitude.

Absorbé par ses pensées, il ne remarqua les saignements convulsifs de son nez qu’une fois que le sang avait entaché son manteau.

Il n’avait pas ressenti la moindre douleur.

« … »

« Je demanderai un tissu à Notoris. »

Cette journée était si étrange qu’il ne put se demander s’il était encore en train de rêver.

Si Notoris était de service ce jour-là, il aurait été accueilli par un phénomène assez étrange

Un homme au visage tout rouge, aux cheveux tous blancs, qui marcherait vers lui avec des doigts ensanglantés dans le nez.

Fahd n’arrivait pas à arrêter le saignement.

Pris de panique, il courut aux locaux d’Eclipsia, cherchant des yeux de l’aide qui ne viendrait jamais.

Il n’aurait jamais pensé qu’il serait un jour désespéré de ne pas voir le crâne chauve de Notoris l’accueillir le matin.

Il se souvint enfin que Notoris était en congé depuis plusieurs semaines.

Il gémit de peur, retourna toutes ses poches avant de trouver son badge, puis entra en frénésie dans son bureau.

Il ressentit enfin un vague réconfort en se rendant compte que son bureau lui était encore familier.

Rien n’avait changé.

Il soupira, et, fatigué, se laissa tomber sur sa chaise.

Le saignement s’était arrêté.

Une fois calme, il se nettoya le visage et les mains, essuya les taches de sang de son manteau, et se prépara un café.

- « Je n’ai pas envie de travailler aujourd’hui. » 

Il eut brusquement extrêmement envie de voir la mer.

Interlude -----------

C’était une histoire aussi vieille que le temps.

Un Empire tellement vaste qu’il englobait deux continents entiers, et qu'il influençait le reste du monde.

Avec lui, la période de paix la plus longue que l’histoire ne connaitrait jamais.

200 ans sans le moindre conflit armé, et pour cause.

La puissance de l’Empire était incontestée. Elle tenait le monde entier dans la palme métallique de sa main.

Personne n’osait la contester.

Et puis, un événement aussi choquant qu’inattendu arriva.

Dans un coin banal et insignifiant de la planète, se trouvait l’une des centaines des colonies de l’Empire.

La colonie en question était située dans un pays d’une extrême richesse.

Plus de 5% de toutes les ressources utilisées par l’Empire en provenaient.

Le pays était peuplé par des tribus indépendantes de montagnards.

Des montagnards simples, illettrés, ignorant tout de la science et de la civilisation de l’Empire.

Et pourtant, cette bande d’indigènes avait réussi à démolir entièrement une armée de l’Empire, et à les forcer à la fuite.

Miracle ou pacte avec le diable, peu importait.

Une résistance armée uniquement par leur fierté venait de vaincre l’armée la plus puissante du monde.

L’événement était un choc total.

L’Empire, complétement humilié, préparait sa revanche.

Mais celle-ci ne viendrait jamais.

Le pouvoir est, après tout, une illusion.

L’Empire n’était puissant que si le monde pensait que c’était le cas.

Et brusquement, cette illusion avait pris fin.

Les colonies de l’Empire, inspirées par les nouvelles qui leurs étaient parvenues, osèrent pour la première fois depuis des siècles défier ouvertement l’Empire.

Et petit à petit, l’Empire, qui dépendaient énormément de ses colonies pour subvenir aux besoins d’une population de plus en plus large, perdit le contrôle.

En moins de cinquante ans, l’Empire n’était plus.

Tout ce qui en subsidiait désormais était un seul pays.

Le vieil Empereur poussa son dernier souffle alors que son Empire finissait de s’écrouler.

Son fils héritier, un jeune homme extrêmement ambitieux qui avait grandi sur les histoires du majestueux Empire de jadis, n’avait qu’un seul but dans sa vie.

La restauration de l’Empire.

Il décida que la meilleure façon d’y procéder était de prendre de nouvelles colonies.

Alors, il embaucha les meilleurs ingénieurs au monde.

Et il fit bâtir trois gigantesques bateaux, avec la meilleure technologie de l’époque.

Astra, Espera et Eclipsia.

Ensuite, il embaucha les trois meilleurs navigateurs au monde, et les invita à se restaurer dans son Palais pour les consulter.

Il fit appeler ensuite les trois soldats les plus compétents de son armée, et leur fit l’honneur de les nommer respectivement Premier, Deuxième, et Troixième Admiral de l’Empire.

Il leur confia à chacun l’un des trois bateaux.

Leur mission était aussi simple qu’extravagante.

Trouver un nouveau monde.

 End of Interlude---

4.

C’était la première fois de sa vie où Fahd ratait intentionnellement un jour de travail.

Dire que c’était un événement extraordinaire serait une sous-évaluation.

Mais c’était loin d’être l’évènement le plus extraordinaire de sa journée.

Il était complétement calmé à présent. Il reconnaissait évidemment que toute l’île était entourée d’un mystère qu’il n’arrivait toujours pas à déceler, mais ce fut avec un esprit scientifique qu’il décida de faire face à son infortune.

Ainsi, en sortant des locaux d’Eclipsia, il était déterminé de comprendre ce qui lui arrivait ce jour-là.

Son instinct lui répétait qu’il devait absolument voir la mer.

Il décida de faire confiance à son instinct, et attendit sagement le bus qui l’emmènerait vers le port.

Les événements du matin commençaient à devenir lointains, et pour un moment, il commença à douter de sa santé.

- « Un esprit scientifique essaierait de reproduire l’expérience. »

Si le bus qui arriverait n’avait véritablement pas de chauffeur, alors il n’aurait plus aucune raison de douter de son expérience du matin.

Mais le bus n’arriva jamais.

Au bout de deux heures d’attente, il dût se rendre à l’évidence.

Non seulement il n’y avait pas une seule âme vivante qui trainait à l’extérieur, mais même les magasins gérés habituellement par des humains étaient fermés.

Il régnait un silence absolu dans toute l’île.

Il grommela quelque chose à propos de l’incompétence des transports en commun, soupira, et commença à marcher en direction du port.

Il réalisa alors qu’il n’avait pas la moindre idée de quelle direction prendre.

- « Quelle bonne idée c’était de ne pas prendre mon téléphone aujourd’hui. Cela aurait été trop simple. »

Il aurait en effet pu chercher sur Internet la réponse à ses questions. Peut être aurait-il raté un jour férié ? Cela expliquerait le silence total du Continuum. Ce n’était pas un secret que l’activité favorite de ses habitants était le sommeil.

Il commença à marcher aléatoirement, essayant de trouver des repères qui lui indiqueraient le chemin à prendre.

Après deux heures, il n’avait plus aucune idée de l’endroit où il se trouvait.

Il se souvint soudainement qu’aux locaux d’Eclipsia, il aurait pu simplement utiliser son ordinateur de bureau pour voir quel trajet il devait prendre, ou encore chercher la liste des jours fériés au Continuum.

Mais il ne savait plus quel chemin emprunter pour revenir à Eclipsia.

Alors, il s’assit sur le trottoir, et se mit à rire hystériquement.

Petit à petit, il se remit à revenir à ses esprits.

Et puis, il entendit un petit bruit.

Il sursauta, habitué depuis le matin par le silence religieux qui l’entourait.

Se mettant sur ses gardes, Il examina prudemment ses alentours à la recherche de la source du son.

Et puis, il l’entendit clairement.

C’était un miaulement.

Fahd remarqua alors pour la première fois un chat allongé à ses côtés.

C’était une créature toute blanche, avec des yeux verts qui scintillaient anormalement. Elle se léchait nonchalamment les pattes, complétement concentrée dans sa tâche

Fahd se calma, et se rapprocha tout doucement du chat à sa droite, essayant d’éviter toute sorte de mouvement brusque afin de ne pas affoler son compagnon d’infortune.

Heureux d’avoir de la compagnie, Fahd se mit à regarder attentivement la minuscule féline.

Remarquant qu’elle avait obtenu l’attention de l’être humain à ses côtés, la créature blanche arrêta de se lécher les pattes, se releva doucement sur son séant, et se mit à regarder Fahd intensément dans les yeux.

Surpris, Fahd recula légèrement. Le chat le regardait d’un air extrêmement triste.

- « Pourquoi me regarde-elle ainsi ? A-t-elle pitié de moi ? »

Le chat se releva sur ses quatre pattes, et commença à marcher lentement vers le nord. Elle se retourna plusieurs fois, marqua une pause, et se remit à marcher.

Fahd comprit vaguement qu’elle souhaitait qu’il la suive.

5.

Le port du Continuum était d’habitude l’endroit le plus populaire de l’île.

Alors que Fahd trouvait son confort dans la solitude, les habitants de l’île avaient pour coutume de se donner rendez-vous là-bas chaque nuit après une longue journée de travail.

C’est ainsi qu’ils trouvaient leur confort à eux. Dans la sécurité de la foule, ils avaient tous un endroit où ils appartenaient, au moins pour la soirée.

Fahd n’avait ainsi jamais déposé les pieds au port auparavant. Malgré les invitations quotidiennes de Notoris, il n’eut jamais ne serait-ce qu’une simple curiosité par rapport à cet endroit.

Il ne réalisa donc pas à quel point le port était insolite ce jour-là.

Cédant le pas au chat infatigable qui le guidait, il continua à trainer sans penser à rien.

Il était dans les nuages depuis le début de leur voyage.

Il avait été pris d’une fatigue très brusque, et il se mit à souhaiter que le jour prenne fin.

Que les choses reviennent à l’état normal, et que, le lendemain, il puisse reprendre sa routine quotidienne.  

Cependant, une voix au plus profond de lui-même lui disait que cela n’arriverait jamais.

Pris de mélancholie, il continua à suivre son bourreau en imaginant ce qu’il aurait pu faire de sa vie si seulement il n’avait pas aussi peur tout le temps.

Le calme absolu et l’absence de distractions avaient remis les choses en perspective pour Fahd.

Il avait réalisé qu’il n’avait jamais fait ce qu’il voulait vraiment de sa vie.

Non, c’était plutôt qu’en premier lieu, il n’avait aucune idée de ce qu’il voulait vraiment.

Toute sa vie, il avait fait les choses selon les désirs des autres.

Toute sa vie, il avait évité les choses qui lui faisaient peur.

A l’école, il avait travaillé dur de peur de ce que sa mère penserait de lui.

Il avait suivi le parcours scientifique qu’elle avait tracé pour lui, et continua à être extrêmement diligent dans ses études, même longtemps après le décès de sa mère.

Ensuite, il avait choisi une carrière extrêmement conventionnelle pour minimiser toute sorte de risque.

Il avait pris le premier emploi qui lui avait été offert de peur de ne pas trouver mieux.

Sans même s’en rendre compte, année après année, il avait continué à réduire son cercle social de peur de se voir rejeter.

Dans le même contexte, il ne vécut jamais de romance, toujours pour la même raison.

C’est ainsi qu’il se bâtit une carapace dans sa routine quotidienne.

Il était seul, impénétrable, et en complète sécurité.

Il était seul.

Tragiquement, ce fut la première fois de sa vie qu’il réalisait tout cela.

Il n’y avait juste jamais pensé auparavant.

- « … Pourquoi aujourd’hui ? »

Tout comme il n’avait jamais réalisé les chaînes qu’il s’était lui-même attaché au cou, il ne pensa même pas qu’il était possible pour lui de changer.

6. 

Ils arrivèrent enfin au port du Continuum.

Fahd était complétement épuisé. Les saignements de son nez avaient repris, et il ressentait le début d’une fièvre qui l’assénait.

Il avait très peu conscience de ce qui l’entourait à présent.

Il comprit qu’ils avaient atteint leur destination lorsqu’il se rendit compte qu’il ne marchait plus.

Ses yeux se fixèrent alors sur la mer et ne s’en détachèrent plus.

Il s’assit sur un banc et se laissa tomber dans une douce rêverie.

Son compagnon s’assit silencieusement à ses pieds, et attendit patiemment le moment où Fahd serait prêt.

C’était un spectacle assez inhabituel.

Un homme triste au nez sanglant, avec la compagnie d’un chat aussi blanc que la neige qui tombait au-dessus de leur tête, en train d’observer religieusement une mer en furie.

Des vagues blanches qui s’entrechoquaient brutalement.

Un ciel mélancolique peuplé par des nuages orange.

Tout semblait marquer la fin d’une ère.

7 - Fin

 https://www.youtube.com/watch?v=eni5eSUz30o

Il semblait à Fahd qu’il avait passé des heures à contempler la mer blanche devant lui.

Pourtant, les nuages étaient toujours orange.

Il grelottait de froid, et son nez semblait toujours déterminé à le vider de son sang.

Il voulut rentrer chez-lui.

Il voulut se cacher sous ses couvertures et ressentir de nouveau le confort et la chaleur de son lit.

Mais en réalité, il n’avait plus la force de se relever.

Son corps fatigué refusait de lui obéir.

Ses lèvres bleues tremblaient incontrôlablement.

Il réalisait qu’il commençait à se détacher de la réalité.

Paniqué, il regarda frénétiquement autour de lui, essayant de crier pour de l’aide.

Il ne trouva que les yeux verts du chat à ses pieds, qui le regardaient avec une profonde tristesse.

« -Que peux-tu faire pour moi ? « lui souffla-t-il à bout de forces.

Il perdait graduellement conscience.

Il surprit ses yeux en train de se fermer, et pensa vaguement qu’il ne serait pas si mal de dormir.

Mais pris d’un final instinct de survie, il se força à se réveiller et à regarder une dernière fois autour de lui.

- « Aidez-moi, s’il vous plait ! Quelqu’un. N’importe qui ! Aidez-moi ! »

Il lui sembla qu’il avait crié au secours, mais ses paroles avaient été emportés par le vent de mer furieux qui soufflait.

Tout ce qui subsista de son cri fut un vague murmure.

Il sentit brusquement une présence à ses côtés.

Il fit usage de ses ultimes forces pour la trouver.

- « Suis-je sauvé ? … »

A quelques pas de lui, il remarqua enfin une silhouette, enfouie dans l’obscurité de la fin du jour.

Pour un moment, il lui sembla que la silhouette rayonnait dans les ténèbres.

Mais malgré ses efforts, il n’arrivait pas à la discerner.

Alors il continua à la regarder de ses yeux suppliants.

Et, comme par miracle, son regard s’éclaircit et il la vit très clairement.

Une peau plus blanche que la neige qui l’entourait.

Une chevelure argentée si épaisse qu’elle lui tombait jusqu’ à la taille.

Des yeux rouges ardents de colère.

Un regard vindicatif.

Dans son vague délire, Fahd fut pris d’une extrême pitié pour la jeune fille qui le regardait avec haine.

- « N’a-t-elle pas froid ? Tout son corps est exposé… »

Au milieu de la frénésie de la nature, la silhouette s’avança.

Le vent soufflait avec une horrible violence.

La neige n’était plus qu’un flux chaotique de flocons blancs  

La mer n’avait jamais été aussi agitée.

Mais la silhouette, imperturbable, continuait à avancer avec grâce.

Lorsqu’elle arriva à sa taille, Fahd réalisa qu’elle avait son âge.

Ce n’était qu’une jeune fille.

- « Pourquoi ne rentres-tu pas chez toi ? Pourquoi es-tu aussi en colère ? » pensa-il.

Mais il réalisa que l’expression de la jeune fille avait changé.

Ses yeux, auparavant rouge sang, étaient maintenant d’une magnifique couleur pourpre.

Ils étaient complétement apaisés.

Ce n’était plus de la fureur qu’il lut sur son visage, mais un calme mélancolique.

Sa chevelure argentée étincelait sous une douce couverture de neige.

- « Quand est-ce que je me suis endormi ? J’ai pourtant vraiment essayé de rester éveillé. »

Ses dents se mirent à s’entrechoquer.

De peur ou de froid, il n’aurait pas pu faire la différence.

Des larmes chaudes s’écoulèrent de ses yeux épuisés.

- « L’ange de la mort n’est pas aussi effrayant que dans les contes « se dit-il en essayant de se consoler.

Il détacha ses yeux humides de la jeune fille, et décida de regarder une dernière fois la mer.

La silhouette argentée s’installa dans son banc, et contempla la mer à ses côtés.

Elle lui prit doucement la main, et se mit à chanter calmement.

A cet instant, Fahd n’avait plus froid du tout.

Une voix douce et triste.

Une berceuse d’une beauté impossible à décrire par les mots.

Une voix qui n’avait aucune place dans ce monde.

 

Fahd se vit assis sous un arbre aussi vieux que le temps.

Partout où son regard le portait, il voyait un champ vert infini.

Une brise douce qui faisait danser ses cheveux.

Un soleil orange qui avait achevé ses obligations pour la journée.

Une senteur parfumée d’un océan secret.

Une tendre mélodie.

Une chevelure argentée qui lui frôlait doucement le visage.

Des mains blanches qui lui caressaient la tête.

Des yeux pourpres qui le regardaient avec tendresse.

Emporté par un sentiment de paix, il oublia tout.

Il oublia ce que c’était d’avoir peur.

Il oublia ce que c’était d’avoir froid.

Ses paupières devinrent lourdes.

Mais il n’avait plus aucune raison de résister.

Il ferma les yeux pour la dernière fois.

 Epilogue

Le troisième Admiral de l’Empire avait cinq-quatre ans lorsqu’il embarqua pour son ultime voyage.

C’était un homme mûr, pragmatique, discipliné.

Ayant vu le jeune Empereur grandir à ses côtés, il était pris d’une énorme affection pour lui.

Il était déterminé à réussir sa mission.

Lorsqu’il vit Eclipsia pour la première fois, il ne put s’empêcher de frissonner.

Il n’avait jamais vu de bateau aussi large, aussi majestueux, aussi magnifique que ce qu’il avait devant les yeux.

Le dernier espoir de l’Empire.

Il était l’incarnation même d’un rêve.

Le jour du départ fut également extrêmement émotionnel pour lui.

Au bord d’Eclipsia, il compta plus de dix-mille têtes.

Des ingénieurs, des techniciens, des soldats, des civils rêveurs, des journalistes, des écrivains, des historiens.

Tout le monde était le bienvenu.

Lorsque le signal de départ fut donné, un fleuve de personnes se déchainait dans un « AHOY » collectif.

A leur tête, il vit son jeune Empereur avec un étrange sourire dans les yeux.

Un sourire triste et rêveur.

Le troixième Admiral de l’Empire jura solennellement qu’il ne le décevrait pas.

A bord d’Eclipsia, il navigua vers la fin du monde.

Il navigua vers des océans inexplorés.

Il navigua vers d’étranges terres en feu.

Il navigua vers des terres blanches où il ne cessait jamais de neiger.

Mais il ne trouva rien qui subviendrait au besoin de l’Empire.

Des années s’écoulèrent ainsi.

Les provisions régressaient.

Il n’y avait assez que pour un voyage retour vers l’Empire.

Mais le troisième Admiral de l’Armée était un homme déterminé.

Il préférait la mort plutôt que de décevoir son Empereur.

Un jour, une tempête si puissante éclata que même Eclipsia ne put y résister.

Les vents continuaient à l’entrainer selon leurs désirs, telle une marionnette détenue par les fils du destin.

La tempête dura sept jours et sept nuits.

Le ciel s’éclaircit, et l’équipage, épuisé, sombra dans le sommeil.

Seul l’Admiral restait éveillé, incapable de déterminer leur position.

Occupé par ses réflexions, il repéra à peine un large groupe de mouettes qui arrivait à pleine vitesse vers eux.

Pendant un bref instant, il pensa que les mouettes fuyaient quelque chose.

Il sentit une excitation le gagner.

Une excitation qu’il n’avait plus ressenti depuis leur jour de départ.

Il ordonna que son équipage soit réveillé, et fit voler Eclipsia à pleine vitesse vers la direction d’où les mouettes venaient.

Trois jours plus tard, ils atteignirent leur destination.

Il ne put en croire ses yeux. 

Une immense île au milieu de nulle part.

Non, ce n’était pas la bonne description. Un immense pays au milieu de nulle part.

Il repéra des arbres fruitiers.

Il repéra d’étranges bêtes qui broutaient paisiblement, insensibles à leur arrivée.

Comme si ce n’était pas la première fois qu’elles étaient en contact d’êtres humains.

Enfin, il repéra de larges fumées qui se dégageaient.

Il ordonna alors à ses hommes de se mettre sur leurs gardes, et se mit en tête d’un premier groupe militaire de mille hommes afin de sécuriser l’île.

Ils étaient armés de la meilleure technologie du monde.

Le groupe marcha d’abord avec la mer à leur gauche, afin de sécuriser la côte.

Ils passèrent la première nuit sous les étoiles.

Au lever du jour, le groupe reprit sa marche.

L’Admiral fit le premier à sentir une présence.

Il ordonna à ses hommes d’un geste de camoufler leur présence.

C’est alors que l’Admiral vit la chose la plus étrange de sa vie.

Il avait repéré un enfant qui n’avait pas l’air d’avoir plus de 10 ans.

Il était adossé sous un arbre, et regardait l’Admiral avec curiosité.

L’enfant était complétement nu.

Ses yeux étaient d’une magnifique couleur pourpre.

Ses cheveux étaient d’une éblouissante couleur argentée.

Son minuscule corps était tout blanc, comme s’il n’avait jamais été au contact du soleil.

- « … Un dieu. » Pensa bêtement l’Admiral.

Il frissonna de peur.

Il se souvint brusquement ses obligations envers l’Empereur, et se ressaisit.

Il ordonna à ses hommes de capturer l’enfant.

- « Ce n’est qu’une créature sauvage. » Se dit-il, essayant de se justifier envers lui-même.

Il se tourna alors vers l’enfant :

- « Je doute que tu comprennes un mot de ce que je vais te dire, mais je t’accorderai le bénéfice du doute. Guide-moi vers ton peuple, et aucun mal ne te sera fait. »

L’enfant avait été forcé debout par deux soldats costauds. Chacun d’entre eux tenait fermement un bras. Assez fermement pour lui faire suffisamment mal.

Mais l’enfant ne réagit pas. Il continuait à regarder l’Admiral avec curiosité.

- « Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Tu ne mérites pas d’être traité avec courtoisie. »

Il fit un signe vers ses hommes, et l’enfant fut brutalement jeté à terre.

Ses bras et ses pieds furent enchainés.

Le groupe se remit en marche, avec l’enfant trainé sans pitié par ses deux bourreaux.

- « Le reste de ces créatures ne doit pas être loin. Il n’a pas pu se détacher bien loin du groupe. On continue ». Ordonna l’Admiral.

Son intuition fut correcte.

Moins d’une heure plus tard, le groupe repéra de la fumée qui se dégageait.

Le déploiement se mit en position de combat.

L’Admiral essaya de repérer ce qui les attendait, mais toute la zone était dissimulée par de gigantesques arbres.

Il attrapa alors lui-même l’enfant, et ordonna à ses hommes de le suivre.

Plus ils avancèrent vers la source du feu, moins l’Admiral se sentait à l’aise.

Ses instincts lui criaient de fuir.

Mais il avait un devoir pour l’Empire.

Le Troixième Admiral de l’Empire ne battait jamais en retraite.

Ils arrivèrent enfin vers une immense clairière.

Il dût douter de ses yeux pendant un moment.

La première chose qu’il vit fut un immense bâtiment d’une couleur qu’il n’avait jamais vu auparavant.

A ce jour, cette information manque aux livres d’histoire. Il n’y avait simplement pas de mot dans le vocabulaire humain pour la décrire.

Au sommet du bâtiment, il vit très clairement une lune qui brillait de toutes ses couleurs.

Il dut cligner plusieurs fois des yeux pour se rendre en compte que c’était une statue forgée par des êtres humains.

Il remarqua également que le bâtiment possédait des portes, et il frémit d’excitation en reconnaissant qu’elles étaient dorées.

« L’Empire sera restauré. J’ai réussi. » Pensa-il, pris d’émotion.

L’étrange édifice était au centre d’une sorte de village.

Il était entouré par des tentes argentées.

Il remarqua enfin un bûcher géant, dont s’échappait un énorme feu d’une couleur verte.

Il vit pour la première fois des silhouettes qui étaient assises silencieusement autour du feu.

« Vingt-trois », compta-il rapidement.

Il s’éclaircit la gorge, puis traina l’enfant vers le groupe, avec son bataillon derrière lui.

Il cria :

- « Aucun mal ne vous sera fait si vous jurez allégeance pour l’Empire. Nous ne sommes intéressés que par la richesse de la terre qui vous nourrit. Elle est assez large pour que nous puissions vivre en paix tous ensemble. En contrepartie, l’Empire vous garantira votre protection, votre liberté, et le droit de conserver votre culture et vos traditions.

Vous avez jusqu’à l’aube pour réfléchir à notre offre. Nous serons de retour avec encore plus d’hommes. D’ici là, nous gardons l’enfant. »

L’étrange feu vert lui cachait le visage des personnes auxquelles il s’adressait, ce qui le mettait assez mal à l’aise. Cependant, il discernait très clairement les regards posés sur lui.

Des yeux rouges, comme si peints par du sang.

Une silhouette se sépara du groupe et avança vers lui.

Un homme.

Un ange.

Un ange aux yeux rouges qui le regardait avec haine.

Ses cheveux d’un argent tellement intense qu’il dut cligner des yeux.

L’homme étrange le regarda ainsi silencieusement pendant plusieurs minutes.

Ensuite, il s’accroupit et plongea son regard dans celui de l’enfant.

L’Admiral fut de nouveau choqué lorsqu’il remarqua que les yeux de l’homme avaient changé de couleur.

Ils étaient d’un pourpre extrêmement doux.

Il regardait l’enfant avec tellement d’amour et de tendresse que l’Admiral fut submergé de honte.

Enfin, sans aucun égard pour l’Admiral, l’homme se retira et reprit sa place au sein du groupe.

Troublé, l’Admiral prit l’enfant et se retira avec ses hommes.

Ils passèrent de nouveau la nuit sous les étoiles.

Mais l’Admiral ne trouva jamais le sommeil.

La nuit prit fin, et un soleil timide annonça le début d’un nouveau jour.

- « Le début d’une nouvelle ère pour l’Empire » se répéta l’Admiral.

Rien ne l’aurait préparé pour la tournure que les événements prendraient.

Son premier Lieutenant vint le trouver. Il était essoufflé, et son visage trahissait la terreur qu’il ressentait.

- « Admiral, la moitié de nos hommes manquent à l’appel ».

Voici le rapport étrange des événements qui suivirent.

Le troisième Admiral demanda furieusement des explications, mais le lieutenant insista que son chef vienne voir par lui-même ce qu’il voulait dire.

L’Admiral fut accueilli par un bataillon confus et pris de peur.

Un bataillon dont la moitié de ses forces manquait.

La moitié de ses hommes ne s’était jamais réveillée, et ne se réveillerait plus jamais.

En inspectant avec frénésie les tentes des soldats manquants, il les trouva paisiblement endormis.

Ou plutôt, c’était l’impression qu’ils donnaient.

En réalité, ils avaient tous arrêtés de respirer.

L’inspection des corps n’avait rien trouvé d’anormal. Aucune blessure, aucune infection.

Pris d’une rage noire, l’Admiral rassembla ses hommes, prit l’enfant argenté par les cheveux, et avança vers la clairière.

Les livres de l’histoire documenteront plus tard les batailles qui suivirent.

Les batailles des braves hommes de l’Empire contre les sorciers et sorcières qui essayaient de les dérober de leurs âmes.

Mais ces livres ne réussiront jamais à capturer la réalité de la cruauté qui eut lieu au sein de l’île.

Tout fut mis au feu.

Les hommes et les enfants furent brûlés vivants.

Les femmes furent brutalisées et violées, puis pendues.

Tout fut détruit.

Rien ne fut épargné.

Tout ce qui subsista furent les cendres du feu qui avait tout avalé.

Ce process se répéta au fur et à mesure que l’Admiral et ses hommes trouvaient de nouveaux camps.

Ces événements furent oubliés par l’Histoire.

La propagande de l’Empire ne mentionnerait jamais la vérité.

Des années passèrent, puis des siècles les suivirent.

Le premier port de l'île fut bâti dans la clairière de la Première Bataille, à l'hommage des 500 hommes qui avaient bravement donné leur vie pour l'Empire.

Des cendres des hommes aux yeux pourpres jaillit l’île du Continuum.

Des cendres des hommes aux yeux pourpres jaillit la civilisation la plus avancée de l’histoire de l’humanité.

Le passé du Continuum était désormais complétement enterré.

Ainsi, personne ne saurait jamais pourquoi l’entièreté de l’île avait un jour brusquement sombré dans un sommeil éternel.

Personne ne saurait jamais comment une jeune fille aux cheveux argentés avait survécu pendant aussi longtemps.


 

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