Continuum - 6
Alors que Fahd trouvait son confort dans la solitude, les habitants
de l’île avaient pour coutume de se donner rendez-vous là-bas chaque nuit après
une longue journée de travail.
C’est ainsi qu’ils trouvaient leur confort à eux. Dans la
sécurité de la foule, ils avaient tous un endroit où ils appartenaient, au
moins pour la soirée.
Fahd n’avait ainsi jamais déposé les pieds au port auparavant.
Malgré les invitations quotidiennes de Notoris, il n’eut jamais ne serait-ce qu’une
simple curiosité par rapport à cet endroit.
Il ne réalisa donc pas à quel point le port était insolite
ce jour-là.
Cédant le pas au chat infatigable qui le guidait, il continua
à trainer sans penser à rien.
Il était dans les nuages depuis le début de leur voyage.
Il avait été pris d’une fatigue très brusque, et il se mit à
souhaiter que le jour prenne fin.
Que les choses reviennent à l’état normal, et que, le
lendemain, il puisse reprendre sa routine quotidienne.
Cependant, une voix au plus profond de lui-même lui disait
que cela n’arriverait jamais.
Pris de mélancholie, il continua à suivre son bourreau en
imaginant ce qu’il aurait pu faire de sa vie si seulement il n’avait pas aussi
peur tout le temps.
Le calme absolu et l’absence de distractions avaient remis les
choses en perspective pour Fahd.
Il avait réalisé qu’il n’avait jamais fait ce qu’il voulait vraiment
de sa vie.
Non, c’était plutôt qu’en premier lieu, il n’avait aucune
idée de ce qu’il voulait vraiment.
Toute sa vie, il avait fait les choses selon les désirs des
autres.
Toute sa vie, il avait évité les choses qui lui faisaient
peur.
A l’école, il avait travaillé dur de peur de ce que sa mère
penserait de lui.
Il avait suivi le parcours scientifique qu’elle avait tracé
pour lui, et continua à être extrêmement diligent dans ses études, même longtemps
après le décès de sa mère.
Ensuite, il avait choisi une carrière extrêmement
conventionnelle pour minimiser toute sorte de risque.
Il avait pris le premier emploi qui lui avait été offert de
peur de ne pas trouver mieux.
Sans même s’en rendre compte, année après année, il avait
continué à réduire son cercle social de peur de se voir rejeter.
Dans le même contexte, il ne vécut jamais de romance,
toujours pour la même raison.
C’est ainsi qu’il se bâtit une carapace dans sa routine
quotidienne.
Il était seul, impénétrable, et en complète sécurité.
Il était seul.
Tragiquement, ce fut la première
fois de sa vie qu’il réalisait tout cela.
Il n’y avait juste jamais pensé auparavant.
- « … Pourquoi aujourd’hui ? »
Tout comme il n’avait jamais réalisé les chaînes qu’il s’était
lui-même attaché au cou, il ne pensa même pas qu’il était possible pour lui de
changer.
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Ils arrivèrent enfin au port du Continuum.
Fahd était complétement épuisé. Les saignements de son nez
avaient repris, et il ressentait le début d’une fièvre qui l’assénait.
Il avait très peu conscience de ce qui l’entourait à
présent.
Il comprit qu’ils avaient atteint leur destination lorsqu’il
se rendit compte qu’il ne marchait plus.
Ses yeux se fixèrent alors sur la mer et ne s’en détachèrent
plus.
Il s’assit sur un banc et se laissa tomber dans une douce rêverie.
Son compagnon s’assit silencieusement à ses pieds, et
attendit patiemment le moment où Fahd serait prêt.
C’était un spectacle assez inhabituel.
Un homme triste au nez sanglant, avec la compagnie d’un chat
aussi blanc que la neige qui tombait au-dessus de leur tête, en train d’observer
religieusement une mer en furie.
Des vagues blanches qui s’entrechoquaient brutalement.
Un ciel mélancolique peuplé par des nuages orange.
Tout semblait marquer la fin d’une ère.
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