Continuum - 2

Fahd travaillait à Eclipsia, une multinationale affreusement influente au Continuum. Pour faire simple, l’entreprise se spécialisait dans le domaine de l’automatisation, et avait notamment gagné en notoriété après avoir produit les premiers aspirateurs automatisés un siècle auparavant.

Depuis, ils ont étendu leurs applications au-delà de l’électro-ménager :  Equipements de construction, jardinage, maintenance, sécurité, transport… Il serait plus rapide de mentionner les applications auxquelles Eclipsia n’avait pas contribué.

L’automatisation de plus de 80% du Continuum a été le fruit des campagnes de la géante entreprise. Ou du moins, c’est ce que les slogans qui bombardaient Fahd s’amusaient à lui répéter.

Ironiquement, Fahd devait tout de même passer par un agent de sécurité avant de rejoindre son poste de travail, chose dont il n’était pas particulièrement enthousiaste.

Ce fut donc un crâne complétement chauve souligné par des sourcils étonnamment épais qui accueillirent Fahd ce matin-là.

Notoris était un géant dans un corps humain. C’était un homme très strict, méfiant, avec un égo au moins aussi large que ses sourcils. Cependant, il semblait apprécier Fahd.

Il l’appelait monsieur, lui exposait en détail les rumeurs du jour, lui parlait de ses exploits de jeune chasseur au-delà du Continuum, mentionnait avec désinvolture que la secrétaire du 3ème étage avait longtemps admiré ses muscles la veille avant de rejoindre son ascenseur, et enfin ’invitait à boire un verre après 17h afin de lui exposer les secrets pour avoir un corps aussi majestueux que le sien.

C’était le même scénario chaque matin, et Fahd, qui était bien conscient de l’égo de son interlocuteur, se contentait de hocher poliment la tête, glisser des « wow » lorsque Notoris s’apprêtait à commencer un nouveau monologue, et de signaler par son langage corporal qu’il préférerait être brulé vivant plutôt que d’avoir à écouter ce que Notoris avait fait de son week-end. Leur « conversation » prenait généralement fin après 10 interminables minutes, et Fahd, extenué, pouvait enfin être seul dans son bureau.

Depuis plus d’un an, sa routine a toujours été la même : Répondre aux e-mails de la veille en avalant distraitement son café, faire sa tournée dans la salle des serveurs, effectuer des maintenances si nécessaire, puis s’enfermer à clé dans son bureau et passer le reste de sa journée à regarder fixement son téléphone.

Vers la fin de la journée, il s’assurait que Notoris avait terminé son shift, collectait son téléphone, et sortait rapidement en regardant ses pieds afin d’éviter toute sorte de contact visuel avec un autre être humain.

Il marchait ensuite vers sa station, et attendait son bus en faisant bien attention à ne pas quitter l’écran de son téléphone des yeux.

Une fois déposé par son bus, il allumait une cigarette, et laissait ses pas le guider vers le « UltimateGigaMaxiFoodFactoriuum » le plus proche. Vu que la franchise avait des milliers de distributeurs dans chaque coin du Continuum, Fahd n’avait jamais à attendre plus de 5minutes avant de pouvoir avaler quelque chose de comestible.

Il s’approcha de l’écran multicolore du distributeur automatisé, inséra sa carte, tapa quelques chiffres dans le clavier devant lui, puis se vit récompensé par un paquet encore brûlant contenant son déjeuner. Le paquet en question l’informait avec fierté que la viande utilisée pour son MaxiGigaBurger avait été soigneusement conçue dans un laboratoire, et qu’aucun animal n’avait souffert pour sa subsistance. 

Fahd savait qu’à part les chats sauvages qui vagabondaient le Continuum (dont la viande n’était pas particulièrement populaire), le climat de l’île géante ne correspondait à aucun autre animal. Toute sorte de tentative d’élevage avait mystérieusement fini par le décès soudain des animaux en question.

Bien sûr, importer directement de la viande vers le Continuum coûtait non seulement une fortune, mais était un cauchemar logistique à cause des lois d’import stricts de l’île.

En bref, il était moins cher et plus efficace de « manufacturer » directement la viande dans des laboratoires locaux.

Fahd dévorait rapidement son déjeuner en marchant. En général, il finissait de manger avant d’avoir atteint son domicile.

Une fois chez-lui, il enlevait précipitamment ses vêtements et les jetait dans la direction générale de sa salle à manger, baissait ses rideaux, et se propulsait vers son lit avec la compagnie de son téléphone.

Ce n’est que lorsque son alarme de téléphone sonnait qu’il se rendait compte qu’il était temps de dormir. Il se séparait alors à contrecœur de son compagnon, jetait ses couvertures au-dessus de sa tête, et fermait les yeux pour attendre un sommeil qui ne l’emportait qu’après des heures d’attente.

Certaines nuits, blotti sous ses couvertures, il se demandait avec étonnement pourquoi rien d’intéressant n’arrivait dans sa vie.


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