Continuum -1

 

Prologue

Fahd se réveilla dix minutes avant que le réveil de son téléphone ne sonne. Il pouvait sentir de la salive sur son menton, mais il ne fit aucun effort pour l’essuyer. A la place, il se contenta de regarder le plafond gris au-dessus de sa tête. Encore à demi endormi, Fahd se disait que le plafond ne devait pas beaucoup apprécier l’air humide de cette île géante, dans laquelle il résidait depuis plusieurs mois déjà.

Sa bouche était complétement sèche, et, en bougeant sa langue à travers ses lèvres, il se dit qu’il ressentait un arrière-goût d’écume assez particulier.

Réprimant une pressante envie de commencer sa journée par une cigarette, Fahd pensait encore au rêve qu’il venait d’avoir.

Le rêve en question était assez simple, mais c’était surtout les émotions de Fahd qui l’avaient marqué.

Il était assis confortablement dans une banquette de train. Sa tête était repliée en arrière, et ses longues jambes trainaient aussi loin qu’elles le pouvaient devant lui, sans déranger personne. A sa droite, il pouvait contempler, à travers le hublot, une succession de paysages tout aussi époustouflants les uns que les autres. Une minute c’était un champ interminable de blé doré qui reposait tranquillement sous un soleil argenté, et puis la minute suivante c’était un magnifique volcan en éruption sous un ciel orange.

Les paysages continuaient à défiler, comme s’ils n’existaient que pour lui. Il se souvenait vaguement d’être allongé au beau milieu d’une mer enragée, le dos mouillé adossé contre une planche en plumes, contemplant avec émerveillement une vague en glace qui l’approchait de plus en plus vite. C’était à ce moment que le froid d’automne qui s’infiltrait par sa fenêtre l’avait réveillé avec un frisson.

Avec un petit soupir, Fahd s’empara de son téléphone, désactiva d’avance la sonnerie du réveil, et se cacha en dessous des couvertures pour se réfugier du froid.

Restant fidèle à sa routine bien établie, il s’amusa à regarder d’un air absent des vidéos courtes proposées par l’algorithme de son smartphone. 10 minutes, 5 publicités, et une dizaine de vidéos plus tard, il bailla, se gratta les cuisses, se blottit de sa couverture, et se leva pour se changer.

Il récupéra au hasard un pantalon jeans noir et un hoodie parmi un lot de vêtements entassé sur sa table à manger, marcha au hasard dans le noir vers la salle de bain, se débarbouilla, puis enfila sa tenue de fortune en se regardant bêtement dans la glace.

Ensuite, il mit les seules chaussettes propres – de couleur différente, qu’il possédait encore, tâta ses poches pour vérifier qu’elles contenaient ses clefs et son paquet de cigarettes, et sortit dans le noir avant de se rendre compte qu’il avait oublié ses chaussures.

Il était maintenant 6h30 du matin. C’était l’un des moments préférés de Fahd durant la journée. Adossé contre un mur, il avait allumé sa première cigarette, et, tout en attendant son bus, il regardait tranquillement le ciel qui s’éclairait petit à petit.

Fahd était toujours d’une extrême politesse. Avant même que le bus ne s’arrête, il prévoyait toujours d’avoir la monnaie exacte dans sa main gauche, afin de ne pas faire attendre le conducteur. Il disait toujours bonjour en rentrant, s’excusait profusément si, par malheur, son coude effleurait un autre passager, et passait toujours le voyage debout, même lorsqu’il y’avait des places assises vacantes.

Il mettait ensuite ses écouteurs pour écouter de la musique proposée par l’algorithme de son smartphone, les enlevait furtivement pour vérifier que le son était assez bas pour ne pas perturber les autres passagers, secouait la tête autour de lui pour voir si des regards étaient posés sur lui, puis remettait ses écouteurs et passait le reste du trajet à regarder ses pieds.

Cet étrange comportement a une explication très simple : Fahd avait très peu d’égards pour sa propre existence, et considérait celle des autres beaucoup plus importante. Il vivait ainsi dans un état de culpabilité perpétuelle.

 Il ne savait pas exactement d’où cette conviction lui venait, mais il lui semblait qu’elle a toujours existé au fond de son cœur, depuis qu’il pouvait former des souvenirs.

Tout en y pensant, Fahd se souvint brusquement d’un événement assez déplaisant, qui lui fut arrivé quelques semaines après son arrivée à l'île du Continuum.

C’était un vendredi matin. Il avait décidé, contre son habitude, de prendre son petit-déjeuner dans la terrasse d’un très ancien café, à quelques pas de son travail. C'était l'un des derniers cafés de l'île à ne pas encore être complétement automatisé, et Fahd savait que cela ne durerait pas pour très longtemps.

 Alors qu’il dévorait d’un air absent son omelette à l’huile d’olive, il réalisa soudain qu’il était en train d’étouffer sur le pain qu’il venait d’avaler.

Au lieu d’attirer l’attention des autres sur lui pour demander de l’aide, Fahd procéda à étouffer de la façon la plus discrète possible, afin de pas importuner les autres clients. Il se contenta de penser qu’étouffer sur du pain d’orge dans un café public était une façon très stupide de mourir.

Il aurait probablement succombé si un serveur particulièrement attentif n’avait pas remarqué les toussements timides de Fahd.

Ensuite, Fahd, rougissant de honte, se mit à s’excuser diligemment auprès du serveur confus qui venait de lui sauver la vie.

Après avoir été déposé par son bus, Fahd remercia le chauffeur distrait et lui souhaita une excellente journée, rougit un peu, sortit du bus en trébuchant légèrement, et se mit à marcher vers son travail.

On remarquera que les transports en communs du Continuum avaient très peu d’usagers à 6h30 du matin, ce qui n’était pas du tout une coïncidence. On pourrait dire que Fahd était très peu minutieux à l’égard d’énormément de choses dans sa vie, à l’exception de choisir très prudemment des horaires qui lui permettraient de croiser le moins d'êtres humains possible.

Ainsi, ce n’est donc pas une surprise de remarquer que Fahd arrivait à son poste de travail chaque jour avec une demi-heure d’avance, et ne rentrait chez lui qu’une heure après la fin de son service.

Malgré son allure modeste et maladivement timide, Fahd était un ingénieur dans l’une des multinationales les plus influentes du monde.

La description de son job était très simple : Passer sa journée à l’intérieur d’une gigantesque salle de serveurs informatique, et s’assurer que tout marchait à la perfection. C’était un travail particulièrement plaisant pour Fahd : Il était son propre manager, et il pouvait, avec un peu de chance, passer des semaines sans rencontrer un seul collègue.

Après une quinzaine de minutes de marche rapide, Fahd arriva au colossal bâtiment qui lui servait de poste de travail. Il faisait encore sombre, et un brouillard épais, caractéristique des matinées au Continuum, donnait à l’immeuble l’allure d’un château hanté.

Ce bâtiment représentait pour lui une source quotidienne de fascination. Ayant vécu toute sa vie au Deforis (Un terme utilisé par les habitants natifs du Continuum pour désigner toute région de l’univers en dehors du Continuum), Fahd n’avait jamais rien vu de pareil.

Ainsi, il passait chaque jour deux minutes solides à se demander quelle sorte de combinaison de drogues avait contribué à créer cette chose.

Pour commencer, le bâtiment était complétement transparent. Ensuite, il était de la couleur noire la plus intense que l’on puisse imaginer, ce qui était déjà suffisant pour lui inspirer un étrange malaise. Pour continuer, l’entièreté du bâtiment, du toit jusqu’au garage, scintillait très rapidement toutes les deux minutes pour environ 2 secondes avec un blanc tellement aveuglant qu’il avait l’impression d’avoir deux crises d’épilepsie en même temps. Et pour finir, le bâtiment était complétement opaque de l’intérieur. Murs, sols et plafonds en blanc cassé, ainsi qu’une absence totale de fenêtres.

Réprimant un frisson, Fahd s'engagea vers la porte d'entrée en regardant ses pieds.

 

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