Weep for me


La vieille Toyota poussa un hurlement strident, protesta par un toussotement accentué, et démarra finalement après une lutte acharnée contre Spike qui faisait tourner le moteur sans répit. La seule chose moderne à propos de l’énorme machine était la radio que Spike avait installé lui-même. Il regarda fièrement le fruit de ses efforts : Il avait même eu la souplesse de rajouter un Aux Cord, branché directement à son téléphone.
Spike aimait beaucoup écouter les mêmes albums de jazz en boucle lorsqu’il conduisait. Entre les embouteillages interminables et les tendances suicidaires des petits taxis, sa nouvelle radio était la seule chose qui arrivait à lui calmer les nerfs.             
C’était encore une journée insupportablement chaude. Depuis quelques jours, la température n’avait pas chuté de 42°C, et Spike, arrivé à une intersection où une énorme file de voitures attendait le feu vert, regarda avec pitié les gamins qui bravaient cette affreuse météo pour essayer de vendre leurs mouchoirs aux conducteurs pressés.
Il se surprit à regarder avec intérêt une paire d’entre eux. Une fille et un garçon. Leur âge combiné ne devait même pas faire 9 ans. Le garçon avait l’air de donner des instructions à la petite fille. Il lui mit dans les mains deux grands paquets de mouchoirs, fit un signe vers une voiture, et la laissa pour se débrouiller seule.
La petite fille resta un moment immobile, toute étourdie et confuse, puis, sentant le regard de Spike, elle se dirigea doucement vers lui.
Spike chercha rapidement une pièce de monnaie dans sa poche arrière, et la lui tendit alors qu’elle s’approchait. La petite fille la regarda pendant un instant, la prit dans ses minuscules mains, et s’exprima :
"-S’il vous plait monsieur, achetez mon paquet de mouchoirs, que je puisse m’en aller d’ici.
- Je n’ai pas d’autres pièces de monnaie, mentit Spike, qui sentait qu’il allait être exploité s’il lui donnait ce qu’elle voulait.
La petite fille le regarda pendant un moment, comme si elle ne comprenait pas ce qu’il disait. Et Spike sentit malgré-lui le battement de son cœur qui commençait à lui faire mal.
- Je n’ai pas d’autres pièces de monnaie, je suis désolé, murmura-il d’une petite voix.
- D’accord, ce n’est pas grave.
La petite fille fit quelques pas vers une autre voiture, puis revint rapidement vers Spike :
- Vous n’avez pas de l’eau monsieur?
- Pardon ?
- J’ai un peu soif.
- Non, je suis désolé, fit Spike qui avait l’impression que son cœur allait exploser.
- Mais vous avez trois bouteilles à coté de vous.
Confus, Spike regarda à sa droite. Il avait pris l’habitude d’emporter avec lui les bouteilles en plastique qu’on lui proposait lorsqu’il était attablé dans son café habituel. Il les jetait aléatoirement à côté de lui. La bouteille la plus neuve datait d’une semaine.
- C’est d’anciennes bouteilles, l’eau est trop chaude.
- S’il vous plait monsieur, fit la petite fille en le regardant avant de grands yeux.
- Elles… Elles ne sont pas bonnes pour toi. Elles vont te rendre malade. Bredouilla Spike, sentant des larmes qui lui venaient aux yeux.
- D’accord. Est-ce que je peux avoir une bouteille quand même ?
Spike lui tendit la bouteille la plus neuve, et répéta :
- Ne bois surtout pas l’eau, d’accord ? Elle te rendra malade.
- Oui monsieur."
Des klaxons se mirent à rugir dans le dos de la Toyota, alors que la petite fille prenait la bouteille. Ils lui signalaient que les feux étaient verts, qu’ils étaient pressés de se rendre à leur prochaine destination, et qu’ils en avaient assez d’avoir ces morveux à leurs fenêtres en train de les importuner. Et Spike démarra bêtement, laissant la petite fille seule à son destin cruel.
Alors que Spike conduisait, essayant de se distraire par sa musique, il eut l’impression pour la première fois que les instruments joués dans le morceau qu’il écoutait étaient en train de pleurer.
Ils pleuraient pour ces enfants volés de leur futur, et qui n’eurent jamais une chance.
Ils pleuraient pour cette société indifférente à la souffrance, qui avait oublié ce que c’était d’être d’un humain.
Et Spike accéléra, essuyant rageusement ses larmes d’impuissance.







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