Connexion


« A l’époque, je travaillais en noir dans une usine de ciment, pendant le week-end et les jours fériés. Je devais avoir 17 ou 18 ans. Le travail était assez répétitif, et je me trouvais souvent seul pendant des heures, en train de vérifier des inventaires ou de transporter des choses. Bon.
Un jour, j’avais travaillé beaucoup plus longtemps que d’habitude. J’étais très fatigué, et je me sentais surtout très seul. Probablement la solitude la plus aigüe que j’avais jamais ressentie. Il faut savoir que l’usine se trouvait à plus de 20km de mon domicile, et que, si je ne voulais pas me taper ça à pied, à 21h du soir, pendant une soirée d’hiver, j’avais deux options : Soit je prenais un bus, soit un grand taxi. Mais oui, j’y arrive, sois patient.
Les bus étaient pratiquement une légende urbaine à ce stage : Tout le monde en parlait, mais j’avais l’impression que personne n’en avait vu un. En tout cas, je n’avais jamais vu un bus traverser cette route, et même les plus optimistes avaient fini par abandonner cette fantaisie.
Les grands taxis sont des sortes de Mercedes, qui pouvaient entasser 7 personnes dedans, chauffeur inclus. En gros, tu pouvais mettre quatre personnes dans la banquette arrière, et deux autres dans la banquette avant, à coté du chauffeur. Bah déjà, je devais marcher un demi-kilomètre pour arriver à la station la plus proche, tu me suis ? En plus, une fois arrivé là-bas, il fallait attendre un moment avant qu’un taxi ne se ramène, et, une fois arrivé, les gens présents dans la station s’entretuaient pour monter, sans aucun égard pour l’âge, le sexe, ou pour celui qui était arrivé en premier. Bon, j’étais un peu timide à l’époque, et pousser des vieilles femmes pour pouvoir monter dans ce tas de ferraille, ce n’était pas forcément mon truc le plus favori au monde. Donc, je devais attendre que le chaos se calme petit à petit, pour pouvoir enfin rentrer chez moi, après plus de 14 heures de travail.
Bref, ce n’est que vers 22h40 que j’ai pu monter. Vous avez déjà compris que j’étais terriblement fatigué, et que je faisais une crise existentielle dans mon coin, mais alors, la longue marche, l’insupportable attente, ainsi que le fait de s’entasser comme des sardines dans un endroit fermé, avec très peu d’oxygène… Tout cela n’aidait pas mon état moral.
Donc, je monte en dernier dans la banquette arrière, avec l’air de quelqu’un qu’on conduisait vers la guillotine, et à coté moi, je remarque à moitié une jeune femme qui devait être dans ses vingtaines, accompagnée de sa mère, ainsi qu’un autre passager à l’extrême gauche dont le visage m’échappe complétement.
Le chauffeur fait sa ronde, réclame son argent, crie plusieurs fois que quelqu’un ne l’avait pas payé, menace de ne pas démarrer sa Mercedes, remarque finalement qu’il s’était trompé dans son calcul, remonte dans le taxi sans dire un mot, et démarre enfin.
J’étais perdu dans mes pensées négatives, quand une secousse m’en tira violemment. Ainsi, je remarquai pour la première fois que le pied de la jeune femme à ma gauche frôlait le mien.
Pas une fois nos regards ne sont croisés, mais, pendant toutes les 20 minutes de ce trajet en enfer, je n’avais pas essayé de dégager mon pied, et elle non plus.
Même quand le passager X avait ordonné au chauffeur de le déposer, elle ne bougea pas d’un poil, malgré le nouvel espace libéré.
Ce n’était pas du tout sexuel vous savez. J’ai du mal à le décrire, mais ce contact physique était tellement réconfortant… Tout d’un coup, je ne me suis plus senti seul du tout.
Une fois arrivé à ma destination, et que je sortis du taxi, j’avais les larmes aux yeux. Je voulais sangloter comme un bébé, mais j’attendis quand même d’être enfermé dans ma chambre pour le faire. D’une, parce que je réalisais à quel point c’était pathétique d’être aussi ému par un simple contact physique avec un étranger, et de deux, parce que j’étais extrêmement reconnaissant à cette magnifique jeune femme, qui pas une fois n’avait essayé de se dégager de cette étrange connexion qu’on avait brièvement eu, dans cet étrange monde chaotique et seul. »




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