JIMMYYYYY
"-Tu sais ce qui me dérange le plus, mec ?
Je soupirai, mis en pause la vidéo du match de poker que j'observais, et
reportai mon attention sur cet être, supposé adulte, qui trouvait toujours du
plaisir à jeter des cailloux dans la rivière.
-Non, Jim. Mais je suis sûr que tu vas me le dire.
Je m'allongeai sur l'herbe fraiche, mettant les mains derrière la tête,
et attendis patiemment la bombe qui allait bientôt sortir de sa bouche.
Ça, c'est du classique Jim. Chaque fois qu'il a fini de se remplir la
figure de nourriture, et que son estomac d'ogresse est enfin rassasié, il se
sent obligé de se questionner sur l'existence et d'aller en mode full Frederic
Nietzsche. La dernière fois que c'était arrivé, nous étions en plein milieu de
la cafétéria du campus. Son triplecheeseburger venait juste de rendre l'âme,
et, dès qu'il eut fini d'attaquer sa doubleportiondefrites ainsi que son
cocacolamaxiavecbonus, il se mit à me fixer du regard. Un regard très louche.
Un "je compte te violer dès que tout le monde est parti" regard.
-Arrête ça, tu me fais peur.
-Tu sais ce qui me dérange le plus, mec ?
-Non, dis-moi. Fis-je avec
soulagement.
-Comment est-ce qu'on peut prouver que n'importe quoi soit réel ?
Une dizaine de secondes s'écoulèrent, avant que je ne murmure :
- Est-ce que tu viendrais de dénicher le Twitter de Jaden Smith, par
hasard ?
- Bah sérieusement, penses-y. Comment tu sais que tout ça, ce n'est pas
juste un produit de l'imagination de mon cerveau ? Mon cerveau très créatif et imaginatif, et
qui, par ennui, a décidé de créer tout l'univers observable ?
-Ouais. J'avoue que cela me semble très probable.
Ça, c’est le personnage que je joue d'habitude. L'ami cynique. Quelque
peu désagréable, mais très utile pour élaborer des idées, ou de décourager ses
soudains élans de philosophe, au choix.
Incapable de détecter le sarcasme dans ma voix, Jim se leva d'un coup,
courut vers le couple qui occupait la table voisine, et leur hurla au visage :
-Prouvez moi votre existence ! Prouvez-moi que vous êtes autre chose que
la projection de mon subconscient !
Il prit une chaise, s'y assit à la Tom Cruise, plaça ses deux mains sur
les joues, et dit, d'une voix plus calme :
-Allez, défendez-vous, j'ai hâte d'entendre vos arguments.
Le jeune homme, ébahi, avait l'air d'avoir oublié comment contrôler sa
mâchoire, qui s'était abaissée considérablement. La jeune femme, ébahie,
proposa à Jim un verre de son cocacolamaxiavecbonus, parce qu'il "avait
l'air d'avoir besoin de sucre".
Jim haussa les épaules, but d'un trait le verre que lui offrait la jeune
dame, grommela un : "Meh, quelle importance après tout, désolé de vous
avoir importuné de la sorte", et revint s'asseoir en face de moi. Il se prit la tête dans les mains, et me fit
d'un air théâtral très réussi :
-Mec, je crois que j'ai des crises existentielles
- Ça va aller, fis-je en lui tapant amicalement sur l'épaule.
-Oye, tu m’écoutes ?
Bref retour vers la réalité. Gros
plan sur la rivière qui encaissait toujours les coups de pierre sans broncher,
l’herbe légèrement mouillée par la rosée qui me rafraichissait tendrement la
nuque, ainsi que le ronronnement tranquille des arbres. Décidemment, la forêt
d'Ain Chkef est un vrai bijou.
-"Bon, je me lance. Désolé de te mettre sur la sellette hein, mais tu sais
bien que mon cœur est en train de déborder.
-Mais oui, je sais bien Jim.
- Et puis, c'est toujours lorsque nous sommes en vacances que mon esprit
se met à vagabonder. On devrait avoir des examens tout le temps, comme ça, ça
nous tiendra occupés. Ouais, ils devraient vraiment faire ça.
- Quelle brillante idée. Comment ça se fait que personne n'y ait pensé
plus tôt ?
- Et puis, c'est ma première fois au Maroc. Vous mettez des trucs
bizarres dans vos estomacs, c'est peut-être pour ça aussi.
- Pourtant, tu avais l'air de l'apprécier, ce couscous.
- Bon voilà, je me lance. Savais-tu que l'on a moins d'une chance sur 76 275 360 d'être nés aujourd'hui, durant
cette magnifique époque ?
- Yup. Nous assistons aux mêmes cours, toi et moi. Tu avais crié d'étonnement et attiré tous les regards de l'amphithêatre.
-Alors, putain, comment ça se fait que l'on se met tous à gâcher cette
magnifique chance que l'on a ? Pourquoi on passe toute notre existence à faire
des trucs dont on ignore tout à fait l’intérêt, tu sais ? Je veux dire, pourquoi est-ce que je ne peux
pas avoir du couscous chaque fois que mon cœur le désire ? Et pourquoi est-ce
que le capitalisme est toujours la norme ?
-Uh-huh.
- Honnêtement, nous sommes tous persuadés que le monde dans lequel nous
vivons est la meilleure version possible d'une vie commune entre humains. On se contente de hocher la tête et d'avaler
toutes les balivernes que les autres veulent nous faire croire. Passer toute ma brève existence sur Terre à
courir après des notes, tout en faisant la course avec d'autres confrères
humains, sans trop savoir pourquoi, atterrir quelque part où je passerai le
reste de ma vie à haïr mon travail, me marier parce que apparemment c'est un
truc intelligent (???),
Petite pause. Il fit une mine horrifiée, avant de reprendre d'un ton révolté:
Avoir des enfants auxquels je ferai de mon mieux pour leur transmettre
mes complexes et mes crises existentielles, et qui, en même temps, prendront
bien soin de dévorer tout mon temps libre, mon sommeil, et mes ressources
financières, Et puis finir dans un hôpital où je suis supposé sourire -en
attendant le moment fatidique- tout en
pensant à la vie que j'ai vécu ? Ma 1/76 275 360? chance d'existence,- Un truc très, très
improbable- passée à faire le robot et à mimiquer les autres sans me demander
de questions? Et je suis supposé être satisfait de mon expérience sur Terre,
allongé sur mon lit de mort ? Ok chef,
pourquoi pas, tout cela m'a l'air très passionnant. Où est-ce que je m’inscris
?
Il arracha rageusement l’herbe sous ses pieds, puis, comme pris d’un
élan de conscience, se mit à la caresser.
-Tu veux aller chercher à manger ? Essayai-je aprés quelques minutes de silence.
-Yup. Répondit-il en se levant
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