Révolution!
(Ceci est un ouvrage de fiction.)
La première chose que je remarquai à propos de lui, fut les cernes qu'il avait sous les yeux. Vous me direz que c'est normal pour un homme de son âge, mais les poches étaient vraiment énormes. On aurait dit qu'il n'avait pas dormi depuis des années.
Puis, ce qui m'interpella après fut son regard. Un regard franc, direct. Il nous dévisageait avec confidence, s'arrêtait pour sourire à un personnage quelconque, saluait de la main quelqu'un d'autre. Il semblait être assez reconnu, alors que je ne l'avais jamais vu de ma vie.
Dans la salle régnait un silence religieux. La diversité des attendant de cette conférence était assez frappante. Il y'avait des personnes de tout âge. Des parents accompagnés de leurs enfants, des petits groupes d'adolescents, des hommes en costume avec un bloc-notes à portée de main. C'était le genre de conférence qui ne visait personne en particulier, mais qui souhaitait toucher le plus grand nombre d'individus possibles.
Tout le monde regardait le vieil homme avec curiosité. On se demandait avec impatience ce qu'il avait à nous raconter. On imaginait à ce que sa voix ressemblerait, quel genre d'homme il était. Ce qu'il a vécu. J'avais du mal à contenir mon impatience.
Après cinq interminables minutes de silence, il toucha le microphone de son doigt. Celui-ci émit un son assez désagréable pour témoigner de son désaccord. La foule ne broncha pas.
Une femme blonde s'approcha du vieux, et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Celui-ci hocha la tête. La jeune fille régla quelques boutons dans son microphone, sourit dans le vide, puis s'éclipsa.
Le vieil homme mystérieux reporta son attention sur nous. Il attendit quelques secondes avant de lancer:
-"Je suis bien trop vieux pour tout ceci...»
Des éclats de rire fusèrent dans la salle. Sa phrase avait eu pour effet de déclencher immédiatement la sympathie de l'auditoire. Il nous sourit, puis continua:
"-Je suis supposé vous parler de cette fameuse nuit. Vous en avez peut être déjà entendu parler. Des fois, on la surnomme par la Nuit Du Pouvoir. D'autres fois, on l'interpelle par La Nuit Du Peuple. Mais une chose est sûre, c'était la nuit où tout a commencé."
Il fit une pause, puis reprit, avec une voix qui avait regagné son énergie:
-"J'étais encore un adolescent à l'époque. J'étais très ambitieux, et j'avais autant d'espoirs pour améliorer le monde que j'avais d'hormones. Mais j'étais malheureux.
Parfois, j'étais saisi de colère. D'autres fois, j'étais juste mélancolique, sans aucune raison apparente. C'est normal, ça fait partie du cycle de l'adolescence, n'est-ce pas?
Non, loin de là.
J'étais peut être jeune, mais j'étais intelligent. Et je pouvais facilement reconnaitre et nommer toutes les contradictions dans la société qui nous hébergeait. Ce n'était pas pourquoi j'étais malheureux. C'était plutôt parce que personne ne semblait en être concerné.
La banalité était devenue une norme. Les gens étaient sans cesse sous distraction. De parfaits consommateurs, qui ne réfléchissaient même plus. Mêmes conversations durant chaque jour qui passait. Mêmes petits soucis insignifiants, mais qui avaient l'air d'être d'une importance capitale pour eux. La nuit, chacun s'abrutissait devant son poste de télévision respectif, puis ils s'endormaient paisiblement. Mon Dieu, on dirait des zombies. Rien que repenser à ces souvenirs me donne une nausée terrible. C'était une belle bande d'imbéciles heureux.
J'allais dans des lycélius à l'époque. Comme certains d'entre vous sont assez jeunes, vous n'en avez peut-être jamais entendu parler avant aujourd'hui. Eh bien, c'était un système conçu pour les cerveaux grandissants. On jugeait chacun d'entre nous par ses performances dans quelques tests précis de leur sélection qu'ils avaient mis à notre disposition. Après cela, chacun était mis dans un endroit précis de l'échelle hiérarchique. Dit comme cela, ça semble horrible, je le conçois. Mais à l'époque, c'était la norme. Et personne ne se posait de questions.
Les gens de pouvoir profitaient de cette ignorance pour nous imposer tout ce qui leur était convenable. C'était une ère d'oppression. Mais le pire, c'était que personne n'en était conscient. Ils étaient bien trop occupés par leur petite vie personnalisée pour le remarquer.
Et puis, vint un cadeau du ciel.
Internet.
Ce petit réseau devint rapidement très populaire. Et avec lui, apparurent les Héros d'Internet.
Des personnes intellectuelles, soucieuses de l'ignorance et de l'impassibilité dont faisaient preuve le peuple, partagèrent leurs pensées sur le sujet. En langage simple, bien entendu. Ils avaient environ trente secondes pour accrocher l'attention de l'internaute basique facilement distrait. Mais cette minorité avait réussi sa tâche. Et bientôt, un nouveau courant d'opposition prit forme.
Bien entendu, il était politiquement incorrect, et très mal vu d'en parler dans la vraie vie. Mais sur Internet, là où l'on pouvait rester anonyme, de plus en plus de personnes supportaient ce courant. Les grands hommes se permettaient d'intervenir et d'expliquer la situation dans laquelle nous survivions. D'ailleurs, en mentionnant ce sujet, j'ai envie de faire l'éloge de Monsieur K, qui s'est malheureusement éteint très récemment, après un long combat contre une tumeur. Ses contributions pour le courant étaient tout à fait énormes. Je me souviens encore de l'un de ses discours. Il m'avait vraiment marqué à l'époque. C'était dans un chat room en ligne. Nous étions bien une centaine à l'écouter. Et puis, quelqu'un lui demanda son avis sur le conflit des religions, et voulut savoir laquelle d'entre elles avait raison. Monsieur K a pris quelques secondes de réflexion, puis il avait annoncé humblement:
-"Cela n'a aucune importance. Ce qui est important, c'est la foi. Si vous croyez en un Dieu quelconque, alors celui-ci existe vraiment. De même, si vous croyez qu'il n'existe aucun Dieu, cela devient rapidement une réalité dans votre existence. Ce sujet est personnel et purement subjectif, il ne sert à rien de vouloir imposer ses croyances à quelqu'un d'autre."
Il avait prononcé cela durant une époque pendant laquelle les gens avaient un esprit très fermé en ce qui concerne ce sujet assez controversé, d'ailleurs. Et pourtant, les participants à cette conférence en ligne ne le contredirent point. Un homme magnifique. Il avait eu autant de mérite que de courage pour encourager cette nouvelle vague de savoir et de tolérance. C'était un Guy Fawkes à la moderne, à vrai dire.
Pourtant, la vie quotidienne n'en devint pas plus agréable, vu que ce phénomène ne prenait place que dans le monde virtuel. Mais c'était bon de pouvoir s'accrocher à quelque chose. C'était de l'espoir.
Tant de souvenirs qui refont surface mes amis... Je pourrai en parler pendant des heures. Mais je sûr que ces messieurs ont bien d'autres choses à faire plutôt que d'écouter un vieil homme divaguer, alors je vais passer au sujet qui vous intéresse."
Il se servit un verre d'eau.
Pas une fois on avait interrompu son récit. Nous étions tous accrochés à ses mots. On aurait presque oublié de respirer en écoutant cet homme. C'était vraiment magique. Il n' y'avait pas d'autres expressions pour décrire l'atmosphère de cette après-midi.
Il avait arrêté de parler depuis quelques minutes. Il devait être submergé par les souvenirs. Ou peut-être était-il en train de choisir ses mots pour ce qui allait suivre. Il avait le crâne baissé, et contemplait rêveusement son verre.
Il reprit enfin la parole, nous souriant de toutes ses dents:
"Je me rappelle encore de la voix sereine qui m'avait doucement enlevé du monde des songes cette nuit-là. Calme, tranquille. Heureuse. Elle m'avait murmuré:
-Réveille-toi fils.
J'avais énergiquement frotté mes yeux engourdis de sommeil. Ma tête était encore assez embrouillée, et je n'analysai les événements qu'à moitié. Il me semblait tout à fait normal que ma mère me réveille alors qu'il faisait encore nuit noire. Elle avait une bougie à la main. Elle me contemplait, assise à mon chevet.
C'est en la regardant que je constatai que cette situation était assez insolite. Je remarquai les larmes dans le coin des ses yeux. J'ai vu ses lèvres bouger, imitant une vague prière.
Alors, je sautai de mon lit, inquiet. Je supposai que j'allais devoir encaisser les mauvaises nouvelles qu'elle avait à m'annoncer. Mais au contraire, ce qu'elle me dit me fit frissonner de tout mon corps.
-Réveille-toi fils. C'est la révolution!
J'ai senti un énorme élan d'adrénaline me parcourir. Les pupilles de mes yeux devaient bien avoir triplé de volume. J'ai essayé de comprendre les implications de ses paroles, mais celles-ci étaient tellement énormes que j'avais beaucoup de mal à appréhender la situation.
Alors, je courus vers la fenêtre la plus proche, puis l'ouvris précipitamment. Je n'oublierai jamais ces battements de cœur désordonnés, cette sueur froide qui m'avait voilé le regard en quelques secondes. Mon Dieu. Jamais je ne m'étais senti aussi en vie que cette nuit-là.
Dehors, on aurait dit qu'il faisait jour. Un feu de joie éclairait toute la ruelle, alors que le vent me rapportait les échos des cris de la ville déchainée.
Alors, je me suis laissé aller.
J'ai poussé un hurlement sauvage.
J'avais tout évacué à ce moment-là. Toutes les frustrations de mes dix-neuf courtes années.
Je pourrai encore jurer avoir entendu la ville répondre à mon cri."
Il fit encore une petite pause. Il se souriait en se frottant le crâne.
"Apparemment, les gens en avaient eu assez de se faire marcher dessus. La veille des élections du gouverneur international, le peuple avait décidé qu'il était temps de mettre un terme à cette énorme mascarade. Ces personnes sans scrupule qui se cachaient derrière la démocratie pour leurs fins personnelles avaient enfin été mises au grand jour.
Que dire... C'était le chaos, l'anarchie.
Et j'en avais savouré chaque petit instant.
Nous nous tenions tous ensemble par la main. Hommes, femmes ou enfants, blancs, noirs, asiatiques, juifs ou athées, ça n'avait aucune importance. Nous étions tous unis, et nous marchions ensemble dans les rues en chantant. C'était magnifique.
Les autorités furent terrifiées par ce qu'ils nommaient alors "hystérie générale". Les activités industrielles stagnaient, vu que personne ne voulait plus travailler. C'était la révolution. Et quelle révolution, mes amis!
Deux mois ont suffi pour récolter les fruits de notre travail. Tout autour du globe, des centaines de démissions avaient été annoncées. Ils n'avaient pas vraiment pas le choix, c'était tout un système qui tombait sinon. Mais cela ne nous avait pas satisfaits. Nous voulions tout changer! Absolument tout."
Je pouvais encore voir cette passion dans ses yeux. Cette lueur que le temps n'avait jamais réussi à éteindre. Il soutenait nos regards intrigués, tapotant doucement le microphone de sa main libre.
-" La journée du 27 Août fut assez spéciale, vu qu'elle marqua la fin de la révolution. Nous avions gagné! Qui aurait pu prédire cette tournure assez étrange des événements, et en si peu de temps? C'est fou ce que les humains peuvent accomplir lorsque ils sont tous unis.
En six mois, nous avions décidé de ce qui devait être changé. Les principes de notre nouvelle société ont été annoncés par une soirée d'Hiver. Vous en avez peut être déjà entendu parler, vu qu'elles sont omniprésentes dans chaque bouquin historique aujourd'hui. Mais je les répèterai tout à l'heure pour ceux d'entre vous qui ont passé les deux dernières décennies dans des grottes. Mais à présent, je voudrais surtout vous parler de ce que ces livres ne mentionnent guère.
Vous voyez, chacun d'entre nous voyait le monde parfait d'un angle particulier. Nous avions tous des visions différentes de la société dans laquelle nous voulions vivre. Et bien entendu, l'on ne pouvait pas satisfaire tout le monde."
Il sourit à moitié à son microphone, avant de reprendre d'un ton sérieux:
-"Pour vous expliquer un peu plus ce que je veux dire, je voudrai vous parler d'un certain mouvement qui avait rapidement gagné en popularité. Il se nommait le "No Humans Campaing", et ses réclamations étaient… fort affolantes je dirais.
En gros, ils voulaient éradiquer la race humaine. Selon leur perspective, la Terre souffrait, et continuerait à souffrir tant qu'il y'aurait des humains vivant à son sein. La solution? Très simple. Vu que nous n'avions pas encore les moyens de quitter cette planète, nous allions arrêter de nous reproduire."
Des rires amusés fusèrent dans la salle. Il continua:
-"Ils voulaient donc que faire l'amour devienne illégal, et que les femmes enceintes avortent de leurs nourrissons dans les plus bref délais. Ils voulaient que notre génération soit la dernière à peupler la terre.
L'idée en soit était vraiment fascinante à l'époque. Apparemment chers amis, quelques mois de révolution peuvent vraiment altérer la façon dont vous pensez.
Tout cela pour vous dire que nos leaders étaient vraiment indécis. Ils avaient un lourd fardeau sous les épaules. Mais pourtant, nous n'exprimions aucune inquiétude. Nous avions une confiance totale dans les gens qui nous dirigeaient. Nous les avions choisis à la main, selon leurs compétences. Des gens bien instruits, et surtout, très scrupuleux. Le vote avait d'ailleurs été totalement unanime.
Pendant six mois, nous avions vécu dans une anarchie totale. Mais bizarrement, contrairement à ce que vous auriez pu penser, il n'y avait que très peu de crimes pendant cette période de transition. Les gens vivaient simplement en paix entre eux. C'était intriguant. On aurait dit qu'ils avaient enfin décidé de signer cette fameuse trêve entre eux.
Ah, la race humaine... Tellement fascinante. Franchement, j'adore les humains. Je ne sais pas ce que je deviendrai sans eux.
Parlons à présent de cette soirée de Février. Le premier meeting entre leaders et peuple.
Nous avions passé la nuit dehors. Il neigeait, et notre respiration précipitée évacuait des petites vapeurs. Nous devions bien être des milliers à attendre.
L'organisation de cet évènement fut assez créative. Ils avaient décidé qu'il aurait lieu dans le plus gros stade de football de la planète. Il n'y avait pas de tickets, ni de réservations pour les premiers rangs. C'était "premiers venus, premiers servis". Je ne me rappelle plus combien le stade avait abrité de jeunes âmes, pour être franc. Mais en seulement quelques heures, il fut totalement plein. Nous avons donc dû rester dehors, où les organisateurs avaient installé des écrans géants pour ne rien rater."
Et puis, soudainement, ses yeux se mouillèrent. Il chercha précipitamment un mouchoir dans ses poches, et nous fit parvenir d'une voix rouillée:
-"Excusez-moi.. On devient émotionnel avec l'âge. Tous ces sentiments qui refont surface sont un peu durs à contenir...»
Des applaudissements résonnèrent dans la salle. Des rangées se levèrent par respect à cet homme qui nous faisait part de ce qui devait bien être les plus beaux jours de son existence. Il nous présenta un sourire chargé de gratitude. On pouvait voir qu'il avait du mal à parler. Pourtant, il fit de son mieux. Voici ce qu'il nous dit juste après:
"Vous n'aidez vraiment pas... Maintenant j'ai envie de pleurer plus fort!"
-"Prenez tout le temps qu'il vous faut!" Cria une voix féminine présente dans la salle.
-"Merci beaucoup pour votre offre généreuse, mais il est nécessaire que je me ressaisisse. J'ai déjà assez abusé de votre temps précieux comme ça."
Il se servit encore une gorgée d'eau, puis il continua:
-"Aujourd'hui mes amis, c'est le 21ème anniversaire de la fin de la révolution. Par où commencer? Comment faire une analogie entre avant et maintenant avec tout ce qui a changé?
Grâce à nos efforts à tous, l'éducation a été améliorée. Aujourd'hui, l'enfant est évalué individuellement depuis son jeune âge, pour essayer de déterminer les champs qui allaient le passionner. Un travail vigoureux est ainsi exercé par des spécialistes bien formés. Le but de cette manœuvre est de permettre à l'enfant; tout en grandissant, de trouver un travail qui a du sens pour lui. Il sera ainsi beaucoup plus productif, et surtout, il sera épanoui.
Aujourd'hui, des classes gratuites ont été proposées pour informer les nouveaux parents sur l'importance de l'éducation, et comment s'y prendre avec leurs enfants, nourrisson, ou adolescent.
Aujourd'hui, les gens célèbres existent encore. Ce sont des personnes qualifiées qui ont bien mérité de l'être, et qui sont prêtes à servir de modèle pour les plus jeunes.
Aujourd'hui, la dernière personne à souffrir de famine est morte il y'a bien des décennies, cela grâce aux programmes d'aide aux moins fortunés.
Aujourd'hui, les médias sont beaucoup plus agréables à regarder. Les personnes en charge essaient d'aller droit au but, et l'information proposée est destinée à aider l'auditeur à améliorer sa vie vers le meilleur.
Aujourd'hui, l'économie va beaucoup mieux. Les individus sont de plus en plus honnêtes dans leur travail, et pour cause. Leur métier est avant tout une passion, avant d'être un simple métier. "
Il nous sourit, les yeux débordants de larmes:
-"Je suis tellement fier mes amis. Nous avons créé une utopie. Nous avons créé un monde parfait, vous et moi."
Ce fut la dernière phrase de son discours. Des dizaines de personnes se levèrent de leurs chaises et joignirent leurs mains de toute leur force.
Moi, je restai assis.
Intrigué, je regardais cette foule d'imbéciles heureux.
Notre monde était loin d'être parfait. Comment pouvaient-ils être assez aveuglés de la vérité?
Je regardai le vieil homme debout dans son stand. Celui-ci nous saluait, satisfait.
Je serrai les dents.
J'exposerai la véritable nature de ce monde.
Oui, j'allai tout changer!
La première chose que je remarquai à propos de lui, fut les cernes qu'il avait sous les yeux. Vous me direz que c'est normal pour un homme de son âge, mais les poches étaient vraiment énormes. On aurait dit qu'il n'avait pas dormi depuis des années.
Puis, ce qui m'interpella après fut son regard. Un regard franc, direct. Il nous dévisageait avec confidence, s'arrêtait pour sourire à un personnage quelconque, saluait de la main quelqu'un d'autre. Il semblait être assez reconnu, alors que je ne l'avais jamais vu de ma vie.
Dans la salle régnait un silence religieux. La diversité des attendant de cette conférence était assez frappante. Il y'avait des personnes de tout âge. Des parents accompagnés de leurs enfants, des petits groupes d'adolescents, des hommes en costume avec un bloc-notes à portée de main. C'était le genre de conférence qui ne visait personne en particulier, mais qui souhaitait toucher le plus grand nombre d'individus possibles.
Tout le monde regardait le vieil homme avec curiosité. On se demandait avec impatience ce qu'il avait à nous raconter. On imaginait à ce que sa voix ressemblerait, quel genre d'homme il était. Ce qu'il a vécu. J'avais du mal à contenir mon impatience.
Après cinq interminables minutes de silence, il toucha le microphone de son doigt. Celui-ci émit un son assez désagréable pour témoigner de son désaccord. La foule ne broncha pas.
Une femme blonde s'approcha du vieux, et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Celui-ci hocha la tête. La jeune fille régla quelques boutons dans son microphone, sourit dans le vide, puis s'éclipsa.
Le vieil homme mystérieux reporta son attention sur nous. Il attendit quelques secondes avant de lancer:
-"Je suis bien trop vieux pour tout ceci...»
Des éclats de rire fusèrent dans la salle. Sa phrase avait eu pour effet de déclencher immédiatement la sympathie de l'auditoire. Il nous sourit, puis continua:
"-Je suis supposé vous parler de cette fameuse nuit. Vous en avez peut être déjà entendu parler. Des fois, on la surnomme par la Nuit Du Pouvoir. D'autres fois, on l'interpelle par La Nuit Du Peuple. Mais une chose est sûre, c'était la nuit où tout a commencé."
Il fit une pause, puis reprit, avec une voix qui avait regagné son énergie:
-"J'étais encore un adolescent à l'époque. J'étais très ambitieux, et j'avais autant d'espoirs pour améliorer le monde que j'avais d'hormones. Mais j'étais malheureux.
Parfois, j'étais saisi de colère. D'autres fois, j'étais juste mélancolique, sans aucune raison apparente. C'est normal, ça fait partie du cycle de l'adolescence, n'est-ce pas?
Non, loin de là.
J'étais peut être jeune, mais j'étais intelligent. Et je pouvais facilement reconnaitre et nommer toutes les contradictions dans la société qui nous hébergeait. Ce n'était pas pourquoi j'étais malheureux. C'était plutôt parce que personne ne semblait en être concerné.
La banalité était devenue une norme. Les gens étaient sans cesse sous distraction. De parfaits consommateurs, qui ne réfléchissaient même plus. Mêmes conversations durant chaque jour qui passait. Mêmes petits soucis insignifiants, mais qui avaient l'air d'être d'une importance capitale pour eux. La nuit, chacun s'abrutissait devant son poste de télévision respectif, puis ils s'endormaient paisiblement. Mon Dieu, on dirait des zombies. Rien que repenser à ces souvenirs me donne une nausée terrible. C'était une belle bande d'imbéciles heureux.
J'allais dans des lycélius à l'époque. Comme certains d'entre vous sont assez jeunes, vous n'en avez peut-être jamais entendu parler avant aujourd'hui. Eh bien, c'était un système conçu pour les cerveaux grandissants. On jugeait chacun d'entre nous par ses performances dans quelques tests précis de leur sélection qu'ils avaient mis à notre disposition. Après cela, chacun était mis dans un endroit précis de l'échelle hiérarchique. Dit comme cela, ça semble horrible, je le conçois. Mais à l'époque, c'était la norme. Et personne ne se posait de questions.
Les gens de pouvoir profitaient de cette ignorance pour nous imposer tout ce qui leur était convenable. C'était une ère d'oppression. Mais le pire, c'était que personne n'en était conscient. Ils étaient bien trop occupés par leur petite vie personnalisée pour le remarquer.
Et puis, vint un cadeau du ciel.
Internet.
Ce petit réseau devint rapidement très populaire. Et avec lui, apparurent les Héros d'Internet.
Des personnes intellectuelles, soucieuses de l'ignorance et de l'impassibilité dont faisaient preuve le peuple, partagèrent leurs pensées sur le sujet. En langage simple, bien entendu. Ils avaient environ trente secondes pour accrocher l'attention de l'internaute basique facilement distrait. Mais cette minorité avait réussi sa tâche. Et bientôt, un nouveau courant d'opposition prit forme.
Bien entendu, il était politiquement incorrect, et très mal vu d'en parler dans la vraie vie. Mais sur Internet, là où l'on pouvait rester anonyme, de plus en plus de personnes supportaient ce courant. Les grands hommes se permettaient d'intervenir et d'expliquer la situation dans laquelle nous survivions. D'ailleurs, en mentionnant ce sujet, j'ai envie de faire l'éloge de Monsieur K, qui s'est malheureusement éteint très récemment, après un long combat contre une tumeur. Ses contributions pour le courant étaient tout à fait énormes. Je me souviens encore de l'un de ses discours. Il m'avait vraiment marqué à l'époque. C'était dans un chat room en ligne. Nous étions bien une centaine à l'écouter. Et puis, quelqu'un lui demanda son avis sur le conflit des religions, et voulut savoir laquelle d'entre elles avait raison. Monsieur K a pris quelques secondes de réflexion, puis il avait annoncé humblement:
-"Cela n'a aucune importance. Ce qui est important, c'est la foi. Si vous croyez en un Dieu quelconque, alors celui-ci existe vraiment. De même, si vous croyez qu'il n'existe aucun Dieu, cela devient rapidement une réalité dans votre existence. Ce sujet est personnel et purement subjectif, il ne sert à rien de vouloir imposer ses croyances à quelqu'un d'autre."
Il avait prononcé cela durant une époque pendant laquelle les gens avaient un esprit très fermé en ce qui concerne ce sujet assez controversé, d'ailleurs. Et pourtant, les participants à cette conférence en ligne ne le contredirent point. Un homme magnifique. Il avait eu autant de mérite que de courage pour encourager cette nouvelle vague de savoir et de tolérance. C'était un Guy Fawkes à la moderne, à vrai dire.
Pourtant, la vie quotidienne n'en devint pas plus agréable, vu que ce phénomène ne prenait place que dans le monde virtuel. Mais c'était bon de pouvoir s'accrocher à quelque chose. C'était de l'espoir.
Tant de souvenirs qui refont surface mes amis... Je pourrai en parler pendant des heures. Mais je sûr que ces messieurs ont bien d'autres choses à faire plutôt que d'écouter un vieil homme divaguer, alors je vais passer au sujet qui vous intéresse."
Il se servit un verre d'eau.
Pas une fois on avait interrompu son récit. Nous étions tous accrochés à ses mots. On aurait presque oublié de respirer en écoutant cet homme. C'était vraiment magique. Il n' y'avait pas d'autres expressions pour décrire l'atmosphère de cette après-midi.
Il avait arrêté de parler depuis quelques minutes. Il devait être submergé par les souvenirs. Ou peut-être était-il en train de choisir ses mots pour ce qui allait suivre. Il avait le crâne baissé, et contemplait rêveusement son verre.
Il reprit enfin la parole, nous souriant de toutes ses dents:
"Je me rappelle encore de la voix sereine qui m'avait doucement enlevé du monde des songes cette nuit-là. Calme, tranquille. Heureuse. Elle m'avait murmuré:
-Réveille-toi fils.
J'avais énergiquement frotté mes yeux engourdis de sommeil. Ma tête était encore assez embrouillée, et je n'analysai les événements qu'à moitié. Il me semblait tout à fait normal que ma mère me réveille alors qu'il faisait encore nuit noire. Elle avait une bougie à la main. Elle me contemplait, assise à mon chevet.
C'est en la regardant que je constatai que cette situation était assez insolite. Je remarquai les larmes dans le coin des ses yeux. J'ai vu ses lèvres bouger, imitant une vague prière.
Alors, je sautai de mon lit, inquiet. Je supposai que j'allais devoir encaisser les mauvaises nouvelles qu'elle avait à m'annoncer. Mais au contraire, ce qu'elle me dit me fit frissonner de tout mon corps.
-Réveille-toi fils. C'est la révolution!
J'ai senti un énorme élan d'adrénaline me parcourir. Les pupilles de mes yeux devaient bien avoir triplé de volume. J'ai essayé de comprendre les implications de ses paroles, mais celles-ci étaient tellement énormes que j'avais beaucoup de mal à appréhender la situation.
Alors, je courus vers la fenêtre la plus proche, puis l'ouvris précipitamment. Je n'oublierai jamais ces battements de cœur désordonnés, cette sueur froide qui m'avait voilé le regard en quelques secondes. Mon Dieu. Jamais je ne m'étais senti aussi en vie que cette nuit-là.
Dehors, on aurait dit qu'il faisait jour. Un feu de joie éclairait toute la ruelle, alors que le vent me rapportait les échos des cris de la ville déchainée.
Alors, je me suis laissé aller.
J'ai poussé un hurlement sauvage.
J'avais tout évacué à ce moment-là. Toutes les frustrations de mes dix-neuf courtes années.
Je pourrai encore jurer avoir entendu la ville répondre à mon cri."
Il fit encore une petite pause. Il se souriait en se frottant le crâne.
"Apparemment, les gens en avaient eu assez de se faire marcher dessus. La veille des élections du gouverneur international, le peuple avait décidé qu'il était temps de mettre un terme à cette énorme mascarade. Ces personnes sans scrupule qui se cachaient derrière la démocratie pour leurs fins personnelles avaient enfin été mises au grand jour.
Que dire... C'était le chaos, l'anarchie.
Et j'en avais savouré chaque petit instant.
Nous nous tenions tous ensemble par la main. Hommes, femmes ou enfants, blancs, noirs, asiatiques, juifs ou athées, ça n'avait aucune importance. Nous étions tous unis, et nous marchions ensemble dans les rues en chantant. C'était magnifique.
Les autorités furent terrifiées par ce qu'ils nommaient alors "hystérie générale". Les activités industrielles stagnaient, vu que personne ne voulait plus travailler. C'était la révolution. Et quelle révolution, mes amis!
Deux mois ont suffi pour récolter les fruits de notre travail. Tout autour du globe, des centaines de démissions avaient été annoncées. Ils n'avaient pas vraiment pas le choix, c'était tout un système qui tombait sinon. Mais cela ne nous avait pas satisfaits. Nous voulions tout changer! Absolument tout."
Je pouvais encore voir cette passion dans ses yeux. Cette lueur que le temps n'avait jamais réussi à éteindre. Il soutenait nos regards intrigués, tapotant doucement le microphone de sa main libre.
-" La journée du 27 Août fut assez spéciale, vu qu'elle marqua la fin de la révolution. Nous avions gagné! Qui aurait pu prédire cette tournure assez étrange des événements, et en si peu de temps? C'est fou ce que les humains peuvent accomplir lorsque ils sont tous unis.
En six mois, nous avions décidé de ce qui devait être changé. Les principes de notre nouvelle société ont été annoncés par une soirée d'Hiver. Vous en avez peut être déjà entendu parler, vu qu'elles sont omniprésentes dans chaque bouquin historique aujourd'hui. Mais je les répèterai tout à l'heure pour ceux d'entre vous qui ont passé les deux dernières décennies dans des grottes. Mais à présent, je voudrais surtout vous parler de ce que ces livres ne mentionnent guère.
Vous voyez, chacun d'entre nous voyait le monde parfait d'un angle particulier. Nous avions tous des visions différentes de la société dans laquelle nous voulions vivre. Et bien entendu, l'on ne pouvait pas satisfaire tout le monde."
Il sourit à moitié à son microphone, avant de reprendre d'un ton sérieux:
-"Pour vous expliquer un peu plus ce que je veux dire, je voudrai vous parler d'un certain mouvement qui avait rapidement gagné en popularité. Il se nommait le "No Humans Campaing", et ses réclamations étaient… fort affolantes je dirais.
En gros, ils voulaient éradiquer la race humaine. Selon leur perspective, la Terre souffrait, et continuerait à souffrir tant qu'il y'aurait des humains vivant à son sein. La solution? Très simple. Vu que nous n'avions pas encore les moyens de quitter cette planète, nous allions arrêter de nous reproduire."
Des rires amusés fusèrent dans la salle. Il continua:
-"Ils voulaient donc que faire l'amour devienne illégal, et que les femmes enceintes avortent de leurs nourrissons dans les plus bref délais. Ils voulaient que notre génération soit la dernière à peupler la terre.
L'idée en soit était vraiment fascinante à l'époque. Apparemment chers amis, quelques mois de révolution peuvent vraiment altérer la façon dont vous pensez.
Tout cela pour vous dire que nos leaders étaient vraiment indécis. Ils avaient un lourd fardeau sous les épaules. Mais pourtant, nous n'exprimions aucune inquiétude. Nous avions une confiance totale dans les gens qui nous dirigeaient. Nous les avions choisis à la main, selon leurs compétences. Des gens bien instruits, et surtout, très scrupuleux. Le vote avait d'ailleurs été totalement unanime.
Pendant six mois, nous avions vécu dans une anarchie totale. Mais bizarrement, contrairement à ce que vous auriez pu penser, il n'y avait que très peu de crimes pendant cette période de transition. Les gens vivaient simplement en paix entre eux. C'était intriguant. On aurait dit qu'ils avaient enfin décidé de signer cette fameuse trêve entre eux.
Ah, la race humaine... Tellement fascinante. Franchement, j'adore les humains. Je ne sais pas ce que je deviendrai sans eux.
Parlons à présent de cette soirée de Février. Le premier meeting entre leaders et peuple.
Nous avions passé la nuit dehors. Il neigeait, et notre respiration précipitée évacuait des petites vapeurs. Nous devions bien être des milliers à attendre.
L'organisation de cet évènement fut assez créative. Ils avaient décidé qu'il aurait lieu dans le plus gros stade de football de la planète. Il n'y avait pas de tickets, ni de réservations pour les premiers rangs. C'était "premiers venus, premiers servis". Je ne me rappelle plus combien le stade avait abrité de jeunes âmes, pour être franc. Mais en seulement quelques heures, il fut totalement plein. Nous avons donc dû rester dehors, où les organisateurs avaient installé des écrans géants pour ne rien rater."
Et puis, soudainement, ses yeux se mouillèrent. Il chercha précipitamment un mouchoir dans ses poches, et nous fit parvenir d'une voix rouillée:
-"Excusez-moi.. On devient émotionnel avec l'âge. Tous ces sentiments qui refont surface sont un peu durs à contenir...»
Des applaudissements résonnèrent dans la salle. Des rangées se levèrent par respect à cet homme qui nous faisait part de ce qui devait bien être les plus beaux jours de son existence. Il nous présenta un sourire chargé de gratitude. On pouvait voir qu'il avait du mal à parler. Pourtant, il fit de son mieux. Voici ce qu'il nous dit juste après:
"Vous n'aidez vraiment pas... Maintenant j'ai envie de pleurer plus fort!"
-"Prenez tout le temps qu'il vous faut!" Cria une voix féminine présente dans la salle.
-"Merci beaucoup pour votre offre généreuse, mais il est nécessaire que je me ressaisisse. J'ai déjà assez abusé de votre temps précieux comme ça."
Il se servit encore une gorgée d'eau, puis il continua:
-"Aujourd'hui mes amis, c'est le 21ème anniversaire de la fin de la révolution. Par où commencer? Comment faire une analogie entre avant et maintenant avec tout ce qui a changé?
Grâce à nos efforts à tous, l'éducation a été améliorée. Aujourd'hui, l'enfant est évalué individuellement depuis son jeune âge, pour essayer de déterminer les champs qui allaient le passionner. Un travail vigoureux est ainsi exercé par des spécialistes bien formés. Le but de cette manœuvre est de permettre à l'enfant; tout en grandissant, de trouver un travail qui a du sens pour lui. Il sera ainsi beaucoup plus productif, et surtout, il sera épanoui.
Aujourd'hui, des classes gratuites ont été proposées pour informer les nouveaux parents sur l'importance de l'éducation, et comment s'y prendre avec leurs enfants, nourrisson, ou adolescent.
Aujourd'hui, les gens célèbres existent encore. Ce sont des personnes qualifiées qui ont bien mérité de l'être, et qui sont prêtes à servir de modèle pour les plus jeunes.
Aujourd'hui, la dernière personne à souffrir de famine est morte il y'a bien des décennies, cela grâce aux programmes d'aide aux moins fortunés.
Aujourd'hui, les médias sont beaucoup plus agréables à regarder. Les personnes en charge essaient d'aller droit au but, et l'information proposée est destinée à aider l'auditeur à améliorer sa vie vers le meilleur.
Aujourd'hui, l'économie va beaucoup mieux. Les individus sont de plus en plus honnêtes dans leur travail, et pour cause. Leur métier est avant tout une passion, avant d'être un simple métier. "
Il nous sourit, les yeux débordants de larmes:
-"Je suis tellement fier mes amis. Nous avons créé une utopie. Nous avons créé un monde parfait, vous et moi."
Ce fut la dernière phrase de son discours. Des dizaines de personnes se levèrent de leurs chaises et joignirent leurs mains de toute leur force.
Moi, je restai assis.
Intrigué, je regardais cette foule d'imbéciles heureux.
Notre monde était loin d'être parfait. Comment pouvaient-ils être assez aveuglés de la vérité?
Je regardai le vieil homme debout dans son stand. Celui-ci nous saluait, satisfait.
Je serrai les dents.
J'exposerai la véritable nature de ce monde.
Oui, j'allai tout changer!

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