Humans



  

 (Ceci est un ouvrage de fiction.)
        Voici tout ce que vous avez besoin de connaître si vous voulez savoir ce que ça fait d'être moi.  D'abord, vous prenez quelque sorte de bourdonnement continu. Pas le sorte de bourdonnement produit par un insecte un peu trop énergétique. Non, plutôt le genre de bruit insupportable que votre télévision s'amuse à émettre de temps à autre. Ou encore lorsque votre chaîne de radio ne trouve pas de contenu à vous offrir. Ensuite, imaginez la présence permanente du dit bourdonnement dans votre tête. Toujours au service, 24h/24, pas de vacances ni de weekend. Voilà, vous êtes bien partis pour comprendre mon état d'esprit durant cette journée là.
       Bien. Après, il y'avait la pluie. C'était des torrents de liquide qui s'acharnaient sur ma tête sans défense. Je devais probablement avoir froid, car mes mains tremblaient sans arrêt, sans vraiment se soucier de mon avis sur la question. Ou peut être étais-je simplement mort de peur?
Étais-je en position fœtale? Je ne pourrais dire, mais je sais que j'étais recroquevillé sur moi même. Comme vous auriez pu le constater si vous avez pris la peine de vous mettre à ma place, et si vous n'êtes pas un sociopathe incapable d'apathie (pas de jugements), Il est extrêmement difficile de réfléchir et de s'entendre penser lorsque il y'a un bruit constant à l'intérieur de votre crâne.  Je crois bien que je suis resté des heures dans cette position, au dessus de ce pont,  incapable de formuler la moindre pensée. J'étais simplement là, jouissant goulûment du déchaînement des éléments au dessus de mon corps, sans merci aucune.
M'étais-je même endormi? Plus rien ne m'étonnerait en tout cas. Mais au moins, je me souviens que ce fut un hurlement dans mon dos qui me secoua de ma torpeur.  Je me retournai, sortant doucement de ma transe.
-"Vous voulez prendre un café avec moi?  Hurla la voix de nouveau
-Quoi?"
La silhouette s'avança.  Elle devait avoir la vingtaine. Elle chevauchait un énorme vélo qui devait avoir le double de sa taille. Ses yeux verts troublés témoignaient de son agitation. J'ai trouvé qu'elle gesticulait vraiment beaucoup, Et je crois même avoir trouvé sa chevelure trempée bizarrement attrayante.
"-Du café! Vous savez, le sang noir des licornes. Il vous permettra de survivre aux abysses les plus profondes du sommeil! Mais en échange, votre éveil sera un demi éveil. Un éveil maudit depuis le moment où cet abreuvage frôlera vos lèvres. "
La fréquence de ses gesticulations augmenta exponentiellement.  J'hurlai de nouveau
-"Quoi?
Étrange jeune femme. Je me demande quels types de drogue elle consomme pendant son temps libre.
-Je ne sais pas, j'ai trouvé ça sur Internet. Vous venez?"
Elle me tendit une main légèrement tremblante. J'observai de nouveau cette étrange inconnue. Elle portait une paire de gigantesques bottes noires, un manteau imperméable de couleur noire, ainsi qu'une écharpe, vous l'avez deviné, de couleur noire. Je pris sa main, grimaçant. Elle m'aida à me relever, alors que le bourdonnement dans ma tête hurlait de plus belle.
-"Vous venez me délivrer de ma souffrance, Johnny Cash? lançai-je à plein poumons.
-Mon Dieu, vous devez être mort de froid."
Elle me passa nerveusement son écharpe au tour de du cou et m’entraîna sans plus de cérémonie vers sa bicyclette.
-"Accrochez vous!"
Je passai machinalement les mains autour de sa taille, installé derrière elle dans cette énorme machine qui lui servait de vélo. Elle devait dater de quelques siècles.
-" Elle marche avec de la vapeur votre bicyclette?  Soupirai-je
-Ne vous moquez pas! Me cria-elle au visage en se retournant. Et quand je dis accrochez vous, je veux dire, accrochez vous pour votre vie! "
Joignant l'acte aux paroles, elle démarra d'une telle brusquerie qu'il s'en fut de très peu pour que je sois propulsé hors du monstre à roues.  Et puis, elle accéléra. Comme dans une sorte de rêve, je m'entendis hurler. Je ressentis l'élan d'adrénaline se propulser tout au long de mon corps, alors que la jeune écervelée qui conduisait me rejoignit dans mon concert de cris, tout en pédalant de plus belle.

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-"Bonjour princesse!"
Je me frottai les yeux en soupirant.  Réveil assez agréable en perspective. La douce mélodie de la pluie dehors, une tasse de café apparemment encore brûlante à portée de ma main, ainsi qu'une magnifique inconnue qui m'observait avec attention. Elle avait levé les yeux de son MacBook, et avait collé ses deux poings à son visage. Aussi remarquai-je qu'il faisait déjà nuit.
-"Vous avez mis un somnifère dans mon café? grommelai-je
- Oui, je n'ai pas pu résister à la tentation de votre beau corps trempé".
Elle baissa les yeux vers son ordinateur et me fit:
-"Cinq minutes et je suis à vous, profitez-en pour déguster votre breuvage! Abdel vient de le préparer."
Je regardai autour de moi. Je n'avais absolument aucune idée de l'endroit où je me trouvais. Il pleuvait toujours dehors, mais avec un rythme plus doux. Un vent frais me soufflait à la figure.  Nous étions assis dehors, dans un coin, protégés par un plafond en plastique. L'ambiance était légère, et les clients rares. Quelques étudiants qui jouaient aux cartes, quelques couples qui gloussaient et un vieil homme qui lisait.  Je sirotai doucement mon café, pensant au bourdonnement qui avait fini par se taire pour la première fois depuis des semaines.
- "Voilà, fini!"  Hurla-elle.
Je sursautai. Elle me regardait avec amusement alors qu'elle éteignait son Mac.
-"Vous voulez que je vous raccompagne quelque part?
-Non merci, ça ira. Vous êtes un danger public."
Elle rit. Je me rappelais bien de la lueur démente que j'avais lue dans ses yeux une fois arrivés. Du cri sauvage qu'elle avait poussé alors que nous franchissions la pente à une vitesse ahurissante. Je tremblais de tout mon corps, mais je me suis senti.. vivant.
-"Vous voulez faire un tour dehors? me demanda-elle en allumant une cigarette.
Je me levai. J'avais encore son manteau et son écharpe sur moi. Elle avait eu la gentillesse de m'en couvrir alors que je grelottais de froid. Pour un bref instant, j'eus l'impression qu'on m'avait envoyé un ange gardien pour veiller sur moi.
Nous sortîmes côte à côte dans la pluie, cheveux aux vents. Elle me prit le bras et m’entraîna, m'envoyant d'immenses filets de fumée dans le nez.
-"C'est cool le réchauffement climatique. Au moins on a de la pluie en Juillet!
- Vous aimez la pluie?
- Tu parles! j'adore! Lorsque j'étais gamine je sortais toujours  vers la terrasse lorsqu'il pleuvait, et je me mettais à danser, inévitablement."
J'ai trouvé ça assez flattant qu'elle se mette déjà à me tutoyer, alors que nous ne nous connaissions que depuis quelques heures. Elle se frotta pensivement la joue.
-"C'est sûrement pour cela que je choppe des virus bizarres tout le temps, d'ailleurs."
Elle écrasa sa cigarette, et me tendit son briquet. Elle avait mit ses deux minuscules mains autour, et alors que la flamme jaillissait, je sentis ses deux yeux pétillants qui m'épiaient.
-"Tu t'appelles comment?
-Driss.
- Dis moi Driss, tu ne penses pas que la vie serait beaucoup plus poétique si la masturbation n'existait pas?"
Inutile de citer que je me suis brûlé les doigts. Tout en souffrant en silence, je me mis à réfléchir à sa question. Elle éclata de rire:
-" J'ai une manie assez malsaine. Au fait, des fois, je m'imagine comme l'héroïne d'un poème, ou d'un roman. Et je me dis que ma vie pourrait être une sorte de récit fantastique, et que je serais admirée. Ma vie serait alors très poétique, et pleine de sens. Mais chaque fois que j'expérience les joies du plaisir solitaire, et bien, c'est juste que la valeur de ma vie chute considérablement à mes yeux. Je crois que c'est parce que je dois me sentir coupable, tout au fond!
- D'accord. Je ne crois pas que vous devriez me parler de ceci durant notre première rencontre.
- Pourquoi pas?
- Eh bien, certaines personnes penseraient que cela ne laisse pas la meilleure première impression, je dois dire.
-  Bah quoi, tu ne t'es jamais touché?
- Vous ne voulez pas qu'on parle d'autre chose?"
Petit silence. Après une minute qu'elle a passé à contempler les cendres de sa cigarette tout en se frottant le menton, elle me lança:
-"Tu as déjà été la troisième roue d'un couple?
- Ca m'est arrivé.
- Eh bien, moi j'ai été la cinquième roue
- Comment est-ce possible? pouffai-je
-Je sais hein. Je ne sais vraiment pas ce qui m'est passé par la tête ce jour là. Donc voilà, à droite, vous aviez deux beaux couples qui étaient prêts à passer un bon moment ensemble, et puis il y'avait moi. J'ai passé tout le trajet dans la banquette arrière à regarder maussadement par la fenêtre, me demandant à quel moment j'ai merdé dans ma vie.
-Horrible.
-Je sais hein. Après le déjeuner, ils ont décidé qu'on allait faire un tour vers l'Ancienne Médina. Ca peut être un endroit assez cool. Enfin, sauf si vous ne courez pas après les pas de deux magnifiques couples qui ne semblent avoir d'yeux que pour eux même, et qui s'entêtent à vous ignorer.
- Comment vous avez fait pour sortir vivante de là bas?
-Je sais hein. Bref, vous m'imaginez là, toujours en train de les suivre docilement. Nous sommes passés par un mausolée.  Ils ont insisté à faire un tour dedans, et je suis restée dehors. Il y'avait une vieille dame qui vendait de magnifiques bougies colorées pour des bagatelles. Il y'avait une autre qui vendait des bonbons. On les appelait "Les bonbons du mausolée".  Et puis..
Elle marqua une légère pause, me lança un coup d'œil hésitant. Je l'encourageai d'un sourire.
- Et puis, j'ai croisé le regard le plus triste que j'ai jamais vu. C'était une femme sans âge. Elle demandait l'aumône, assise dans un coin. Elle a levé les yeux vers moi, et ce que j'y vis me pétrifia. La pauvre femme devait être désespérée. Les cernes autour de sa pupille étaient juste énormes, comme si elle n'avait pas dormi depuis des mois. Il y'avait aussi de la résignation dans son regard. C'était terrifiant. En sortant, mes compagnons de voyage m'avaient trouvé au bord des larmes. Cette expression m'a hanté depuis des années."
Elle leva les yeux vers moi. Ils brillaient étrangement dans la pénombre de la ruelle mal éclairée.
-"Et puis, j'ai vu le tien."
J'ai juste  continué à la fixer stupidement, hypnotisé par le changement soudain d'atmosphère.
- "Penses-tu qu'un jour, tu pourras m'expliquer pourquoi tu étais au dessus de ce pont?
-Je ne sais pas si je peux vous faire confiance.
- Pourquoi pas?
-Eh bien premièrement, vous possédez un MacBook".
Elle sourit, me tapa amicalement le bras.
-" Ne me juge pas, c'était un cadeau.
- Et puis, je ne connais même pas votre prén..
- Oumnia.  J'ai 23 ans, et je suis en train de préparer ma thèse de doctorat.
Elle m'avait filé ça avec un énorme sourire. C'était comme si elle m'avait vu venir.
Une sonnerie de téléphone stridente fusa dans le silence de la nuit. Une sonnerie très standard, qui devait être par défaut sur tous les appareils de ce genre. Elle n'avait même pas pris le temps de la changer. Son mobile était vraiment un très vieux modèle. Cela ne collait pas beaucoup avec le MacBook. Elle m'avait dit que c'était un cadeau. Peut être un petit ami? Etait-ce lui qui l'appelait à une heure aussi tardive? D'ailleurs quelle heure est-il? Les événements de la journée ont l'air si distants, si lointains..
Cela faisait du bien de ne pas avoir de bourdonnement dans la tête. Pour une fois.
 Sans regarder son téléphone, elle raccrocha.
- "Vous n'allez pas répondre?
- Rien d'important, dit-elle en s'allongeant sur le sol mouillé. Où en étions nous? Ah oui, tu devais me raconter tous tes secrets?"
Je me surpris à glousser.
-" Ah vraiment?
- Bah oui regarde! C'est l'atmosphère parfaite. Nous sommes seuls, il pleut, la nuit est tranquille. Tiens regarde, il y'a même un nid d'oiseaux là bas, si tu regardes bien. C'est tellement mignon. On dirait une scène d'Hollywood, franchement.
Je m'allongeai prés d'elle, et fermai les yeux, exhalant l'atmosphère de cette nuit inhabituellement fraiche.
J'apprécie énormément  l'odeur de la pluie. Je pourrais facilement la placer dans mon top trois d'odeurs préférées. Peut être ex aequo avec l'odeur de cirage tout neuf, ou encore l'arôme délicieux de l'essence, qui se dégage librement des stations de gaz. Je sais, j'ai des problèmes.
Devais-je me fier à cette fille étrange?
Je me forçai à ouvrir mes paupières engourdies de sommeil cumulé, et l'observai du coin de l'oeil.
Elle avait l'air d'être totalement absorbée par ses pensées.  Mais curieusement, son visage était trés paisible.  Ses pupilles étaient beaucoup trop dilatées. Cette fille. Elle devait vraiment abuser de café. D'ailleurs, c'est la première chose dont elle m'a parlé. Elle m'a juste invité à boire du sang noir de licorne, comme ça, mine de rien.  Elle a l'air assez intelligente, et je dois admettre que sa compagnie a été assez agréable jusque là.
-Donc..
Son œil vif tourna son attention vers moi. Elle me sourit de toutes ses dents:
-Donc!
-Si vous vous habillez en noir, c'est pour mettre en valeur la couleur de vos yeux?
- Hum, je me demande!
- J'ai vu juste?
- Presque,  au fait c'est un peu plutôt un rappel constant de ma vraie nature.
- Vous avez des origines africaines?
- Manipulatrice, égoïste, indigne de confiance.
- Ah, cette nature là..
- Et c'est également pour que je n'oublie jamais qu'il y'a des personnes qui souffrent autour de moi.
Intéressant.
Elle maintint le contact des yeux pendant un moment, puis lâcha un gros soupir, reportant son attention vers le ciel étoilé.
-Tu sais qu'elle est le meilleur sentiment que j'ai jamais éprouvé?
- L'amour? Le bonheur?
- Tu es tout le temps aussi sarcastique?
- Eh bien voyez vous, j'utilise le sarcasme comme mécanisme de défense. Pour dissimuler mes insécurités. D'après mon professeur de mathématiques du lycée.
Elle se racla la gorge:
-C'est le sentiment d'être calme. C'est une sorte de.. de détachement de la réalité. C'est le meilleur moyen pour maintenir sa neutralité dans les événements de tous les jours. Raisonner librement, sans être alourdi par des émotions superflues et gênantes.
- Et c'est ce que vous ressentez en ce moment?
Elle hocha la tête.
- Ca doit être la pluie. Elle m'a toujours aidé à vider ma tête.
- Ou peut être mon admirable charisme.
Elle chercha vaguement dans ses poches, la tête visiblement ailleurs. En face de moi, une paire de mains minuscules avaient fini par trouver l'objet qu'elles convoitaient. Des lunettes. Leur état était atroce. Le verre était si sale que l'on dirait que le dernier nettoyage avait daté d'une bonne quinzaine d'années, et le bras gauche manquait. je revis une des deux mains plonger une nouvelle fois pour revenir avec le dit-bras. Celui-ci fut remis en place en quelques manœuvres habiles. Le tout avait dû être fait en mode autopilote, car elle avait toujours l'air d'être absorbée par ses pensées.
-Driss.
Quelque part dans mon cerveau,  quelques neurones étaient étonnés qu'elle se souvienne de mon prénom. D'autres neurones, non moins étonnés, se demandaient pourquoi cette magnifique étrangère m'accordait autant de son temps.  Et comme si elle avait lu dans mes pensées, elle ajouta:
-Je crois que tu ne vas pas bien.
Elle essuya machinalement ses lunettes, me regardant droit dans l'œil:
- Tu n'as pas dû entendre ceci très souvent récemment, mais je suis là pour toi. J'écouterai chaque mot que tu me diras. Jusqu'au bout. Même si cela prend tout la nuit.
C'était tellement étrange...
La combinaison de lettres que cette fille venait de prononcer.
C'était exactement ce que je voulais entendre.
C'était exactement ce que j'avais besoin d'entendre.
Alors que d'autres neurones, tout aussi étonnés, se demandaient sur quelle thèse Oumnia travaillait,  j'ai ouvert la bouche, et des flots de paroles s'en éjectèrent. Des mots que je n'aurais jamais cru pouvoir prononcer à voix haute.  Mon discours est encore très flou dans ma tête, vu que j'étais très ému ce soir là.  Mais ça devait aller dans ce contexte :
- J'ai mal à la tête, je m'ennuie terriblement, et je me sens horriblement seul. Depuis quelques jours, je me suis mis à divertir l'idée de me noyer dans notre piscine. Et mon Dieu, elle est absolument dégueulasse cette piscine. L'entretenir couterait beaucoup trop cher à ma famille. Du coup, cela doit faire des mois depuis que l'on a pas renouvelé l'eau. Je me suis mis à réfléchir, et je jugeai rapidement que je devais changer de plan. D'abord parce que notre piscine  n'est pas assez profonde, et donc, si jamais j'avais un élan de survie vers la dernière seconde, je pourrais facilement remonter. Et puis, j'ai pensé à ma famille. Ils ne mériteraient pas de découvrir mon corps comme ça, vous savez. Ca les traumatiserait à vie. C'était cruel.
Je m'interrompis, rassemblant mes pensées brouillées. Au fond de ma tête, certains neurones avaient décider de  s'amuser à jouer The National en boucle.
...You and your sister living in a lemon world
I want to sit in and die...
Cela donnait à mes paroles un effet comiquement dramatique.
Et est ce que je venais juste d'utiliser une oxymore par réflexe?  Très impressionnant Driss. Quel gâchis que tu sois suicidaire, tu aurais pu devenir poète.
"Achetez vite le dernier Best seller de Driss Moudir, en édition limitée! Dépêchez vous de prendre votre copie! Les contenfellations de Driss Moudir, mesdames et messieurs!"
Note mentale: Ne prononce jamais ce genre de bêtises à haute voix. Tu serais encore plus seul que tu ne l'es déjà.
Comme si c'était possible...
- Et donc, je me suis mis à penser aux endroits les plus isolés de l'humanité. Qui se trouvaient ici, à Fès. Je n'ai pas beaucoup d'argent de poche, vous savez. Et à ma grande surprise, quelques recherches sur Internet me révèlent qu'aucun de ces endroits ne se trouvaient par ici. Vraiment, la position la plus proche se trouvait en Alaska.  Vous imaginez ma déception. Changement de plan! pensais-je alors. J'ai songé à visiter la forêt d'Ain Chkef. Elle est généralement assez déserte durant les matinées, à part quelques gardes forestiers qui faisaient leurs rondes. Mais mon enthousiasme s'éteignit peu à peu en pensant à l'idée de me pendre. Suffoquer à mort n'était pas assez... poétique pour moi. Alors, je me suis encore creusé le crâne, et je me suis souvenu de l'existence de ce pont sous-lequel se trouvait cette rivière très réputée pour son instabilité. C'est une chose que l'on a en commun, elle et moi. Et points bonus parce que ce pont n'est plus utilisé, et donc isolé de toute civilisation humaine. J'aurais eu une belle vue en descendant, hein? Mais vous avez légèrement tout gâché. Je ne vous en veux pas, le café était bon. ça en valait la peine de vivre encore pendant quelques heures.
Mes yeux se sont mis à s'embuer malgré moi, et je me suis détesté encore plus pour ça.
- L'univers est très cruel. Vous avez l'air cool, j'aurais bien aimé vous rencontré dans d'autres circonstances. Durant lesquels, de préférence, je ne piquerai pas de crises existentielles, ni de dépression nerveuses d'ailleurs. "
Je me suis levé, tout en évitant soigneusement de la regarder. Décidément, ma bêtise  n'a pas de limites. Pourquoi lui avais-je parlé de tout ceci? Comme si elle pouvait comprendre ce que je ressens.  Elle allait juste s'accorder quelques minutes pour penser à moi, puis elle allait oublier totalement mon existence. Si ça se trouve, elle n'écoutait même pas, elle était probablement en train de penser à son dîner.  Pauvre fille, j'ai dû l'ennuyer à mort avec mon monologue!
Je fis une révérence exagérée vers sa direction, et sortis mon Intonation la plus enthousiaste:
-"Voilà, rideaux! Merci pour votre attention, vous avez été une audience très charmante!  Applaudissements s'il vous plait!"
Quelques fractions de secondes plus tard, je me sentis brusquement étouffé par une immense masse d'os qui m'enlaçait étroitement. Tout étourdi, je me dégageai de son étreinte, murmurant:
-"Non, vous ne comprenez pas. Vous ne pouvez pas comprendre."
Je la regardai pour la première fois depuis que j'avais pris la parole. Et pour un moment, j'oublie comment communiquer en français, perdu dans ses yeux. Larmoyants, remplis d'apathie. Compréhensifs. Des yeux qui ne jugeaient pas, et qui semblaient se soucier.
Elle me serra à nouveau dans ses bras.  Cette fois-ci, je n'ai pas essayé de m'échapper. Elle avait un parfum très léger, et une voix mélodique qui me répétait que je n'étais pas seul.  Je la crus sur parole, et me perdis dans le moment, évacuant toutes les frustrations qui avaient peuplé mes dernières semaines. Je n'avais plus froid du tout. Je ressentais tout. Ses mains qui m'entouraient, comme si elle essayait de me communiquer un peu de force, Sa chevelure qui me mangeait le visage. Le contact de sa poitrine ferme contre la mienne. Sa respiration irrégulière.
Et la, j'ai craqué.
J'ai éclaté en sanglots, laissant couler toutes les larmes que j'avais cumulé. J'entendis vaguement le bruit de ses lunettes qui touchaient le sol alors qu'elle me serrait encore plus fort.










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